E 9 JUIN DERNIER, à 20h30, Arezki Kerfali,
61 ans, au volant d’un véhicule, se fait banalement
contrôler par une patrouille de police
à Argenteuil. Son ami Ali Ziri, retraité algérien
de 69 ans est assis sur le siège passager.
Sortant du restaurant, ils ont un peu arrosé
la perspective du mariage du fils d’Ali Ziri au bled. Deux
jours plus tard, Arezki sort du commissariat complètement
sonné avec de multiples ecchymoses dont témoignent des
photos prises par ses proches. Ali Ziri, lui, gît sur un lit d’hôpital.
Le coma a été constaté le 9 juin à 22h45 par un
médecin urgentiste, la mort clinique enregistrée le 11 juin.
Sa famille peut remarquer de nombreuses marques anormales
sur le corps. L’enquête autodiligentée par le commissariat
d’Argenteuil établit une mort due à une
« hypertrophie cardiaque ». Le commissariat s’institue ainsi
juge et partie au lieu de confier l’enquête à la police judiciaire
de Versailles selon la marche à suivre. Le même refuse
également d’enregistrer la plainte d’Arezki Kerfali « pour
violences », alors que celui-ci veut témoigner de la façon
dont l’interpellation a dégénéré. Il affirme qu’Ali Ziri et lui-même
ont fait l’objet d’un « tabassage continu », mains liées
dans le fourgon : « Les policiers nous ont battus et traités de
sales bougnoules. » Diligemment, le parquet de Pontoise
classe l’affaire sans suite : « La cause du décès est liée à des
problèmes cardiaques ainsi qu’à l’absorption d’alcool. Il n’a pas été violenté par la police », déclare le procureur adjoint Bernard Farret à Politis (22 juin). Pas d’information judiciaire, pas d’enquête médicale.
Fin juin, se constitue un collectif pour la Vérité et la justice pour Ali
Ziri [1], qui engage en même temps un combat de longue haleine contre
le mépris de l’administration et le silence des médias. Il réclame une
nouvelle expertise sur les causes du
décès. À la première conférence de
presse, seul un journaliste d’un
journal local a fait le déplacement. Le
procureur refuse de reconsidérer l’affaire
et s’en tient à la version policière.
Le 18 août, les premiers résultats de la
contre-autopsie sont accablants, ils
stipulent la trace de 27 hématomes
sur le corps d’Ali Ziri de 12 à 17 cm de diamètre. La contre-expertise
du Dr Lacombe conclut à une mort par « anoxie », c’est-à-dire
par étouffement consécutif au tabassage. Comment la première
autopsie réalisée à l’hôpital de Garges a-t-elle pu donner des conclusions
aussi lacunaires, voire aussi contradictoires ? L’affaire Ali
Ziri a alors droit à un reportage au 19-20 de France 3, puis silence
radio, l’énigme des vrais-faux disparus du Grand-Bornand accapare
toute l’attention des JT. Il faut lire la presse algérienne pour s’informer
des agissements des policiers d’Argenteuil !
Après un été particulièrement tendu, le collectif, composé d’une vingtaine
d’associations et d’organisations s’indigne : « Jusqu’à quand l’impunité
pour les auteurs de violences policières ? Comme l’affaire Ziad
et Bouna à Clichy-sous-Bois, l’affaire Mouchine et Larami à Villiers-le-
Bel, comme l’affaire Hakim Ajimi mort par l’utilisation de la clef
d’étranglement, comme les affaires de tous ceux qui ont perdu un œil
ou l’audition suite à des tirs de flash-balls : Dominique et Bruno à Villiers-le- bel, Joachim à Montreuil, Sékou aux Mureaux, Samir à Neuilly-sur-
Marne… […] Toutes ces violences ne sont pas de simples bavures qui s’accumulent, elles sont le résultat de tout un système de répression,
pensé et structuré, qui s’attaque aux plus pauvres quel que soit leur âge, et tout particulièrement lorsqu’ils sont arabes ou noirs. » Le 17 septembre, c’est au tour d’Areski Kerfali de comparaître
au tribunal de Pontoise pour outrage envers les trois
jeunes flics qui à aucun moment n’ont été suspendus
de leur activité ! Ces policiers ont entre 21 et 28 ans ; par
ailleurs, un des condés est connu pour collectionner
les dossiers d’outrage. « Quelle culture peut accepter
que des jeunes, en uniforme ou non,traitent des anciens
ainsi ? », s’interroge M. Semache, un ami d’Ali Ziri. Les
grands médias, Le Monde puis L’Express, commencent
alors à se pencher sur cette mort douteuse et sur la personnalité attachante de « Tonton Ali », le vieux travailleur kabyle intègre, qui ne
correspond vraiment pas au gibier à bavure classique.
Maître Sami Skander, l’avocat des proches, obtient du tribunal
de réunir les deux affaires et le procès est renvoyé au 24 juin 2010
afin que les policiers puissent être enfin auditionnés. Le 5 octobre,
le parquet, dos au mur face à une affaire qui pourrait scandaliser
l’opinion, décide d’ouvrir une information judiciaire à l’encontre
des policiers.
La plainte pour « homicide involontaire », déposée par le collectif
constitué partie civile, a été requalifiée en plainte « pour coups et
blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Mais
est-ce le défaut d’intention qui compte ?
Article publié dans CQFD N°71, octobre 2009.