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CQFD N°072


FAUX AMI

LE P’TIT GRÉGORY

Mis à jour le :16 novembre 2009. .


Signe des temps, l’affaire Villemin, du nom de ce feuilleton médiatico-judiciaire des années 80, est relancée sur les ondes grâce à la désormais possible analyse des traces ADN. Qui a procédé au lest du sac-poubelle contenant le corps du gamin avant de le précipiter dans la Vologne (dont Benoît Poelevoorde nous rappelait le calcul des justes proportions dans C’est arrivé près de chez vous) ? Le corbeau au centre du drame tragique, était-il un homme – tonton Bernard –, une femme – maman Christine – ou un épouvantail à moineaux – chapeau de sorcière, falzar de clochard italien, pardessus de Michel Fourniret ? Autant de questions qui trouveront, à n’en point douter, une réponse prochaine et scientifique. Denis Robert nous a raconté dans un livre paru en 2006, Au cœur de l’affaire Villemin : Mémoires d’un rat, combien cette histoire avait été pour lui une épreuve initiatique. Il s’est retrouvé coincé entre un Serge July qui avait subodoré « le fait-divers du siècle », une Marguerite Duras qui voyait dans la prétendue culpabilité de Christine Villemin un acte « sublime, forcément sublime » et une meute de collègues journaleux prêts à tout pour dénicher le suspect n° 1 avant l’infaillible juge Lambert. Pourtant, c’est là qu’il apprend les rudiments du métier en en désapprenant les grandes lignes. «  Nous nous sommes comportés comme des rats… mais des rats gentils et tout petits », précise-t-il.

Mais le fait-divers, à égalité avec la rumeur qu’il prolonge, c’est aussi la manifestation d’une vérité populaire car non officielle. Terre d’asile particulièrement souple pour tout ce qui n’entre pas ailleurs, le fait-divers apparaît d’abord dans la bouche des colporteurs. Puis élargit son audience avec les gazettes régionales (Le Tocsin, journal de renseignements mutuels), dont il concurrence les trop sérieuses pages politiques et économiques. S’affirme, juste avant 1914, dans les hebdos spécialisés (Les Faits-divers illustrés, précurseur de Détective), avec illustrations pleine page ou sous forme de vignettes légendées, publicités,roman-feuilleton et récits d’actualité. Plus généralement, il accompagne le développement de la presse à grand tirage durant la Belle Époque en marquant la naissance de l’investigation journalistique, nouveau contre-pouvoir grâce à son influence grandissante dans l’opinion publique. Est-ce à dire que nous devons à cette vile catégorie de l’activité journalistique, où s’entassent, entre autres, tous les chiens écrasés de l’actualité, une reconnaissance précoce de la liberté d’expression ?

La lecture approfondie des faits-divers, devenus faits de société, nous apprend qu’ils concentrent plutôt tous les maux de la presse qui ment. Anecdotes conçues pour stigmatiser tantôt les crimes de l’étranger et du monstre, tantôt le laxisme des juges et l’inefficacité de la police, ils résonnent dans nos boîtes à fantasmes comme autant d’appels au lynchage. Livrés à l’exploitation politicienne, ils justifient toutes les mesures sécuritaires, surtout quand la victime est un pauvre petit vieux dont le visage meurtri orne toutes les unes et les écrans de télévision. A contrario, en occupant l’espace médiatique, ils participent aussi à la grande diversion du divertissement qui place sur le devant de la scène les crimes individuels pour mieux dissimuler les crimes sociaux. Contaminant le traitement des informations, ils sont le symptôme de médias pieds et poings liés par les logiques commerciales de la course à l’audience, qui nivelle tout sur son passage. Mais le fait-divers, c’est déjà has been à l’heure de ton téléphone 3G qui pète et qui rote suivant la sonnerie que tu as téléchargée. Aujourd’hui, la rubrique pipole, sous-genre encore plus dépolitisé du faitdivers, dispute la une à des programmes de téléréalité directement fabriqués par les annonceurs.

Article publié dans CQFD n°72, novembre 2009.






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