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CQFD N°005



FORT ALAMO À AUBERVILLIERS

Mis à jour le :15 octobre 2003. Auteur : Olivier Cyran.

Une « victoire sur les intégristes » : c’est en ces termes que des enseignants du lycée Henri-Wallon d’Aubervilliers ont salué, le 10 octobre, l’exclusion ultra-médiatisée de deux adolescentes voilées, dont le père n’a pourtant rien d’un cul-béni. Le sentiment d’enseigner dans une enclave cernée de barbus hostiles l’emporte sur un constat autrement plus évident : à l’intérieur comme à l’extérieur, c’est surtout la misère qui progresse.

Un lycée barricadé entouré de CRS, une forêt de caméras et de micros, un conseil de discipline grimé en cour martiale, six heures de palabres qui rappellent les savants enculages de mouches des pères de l’Eglise (quelle partie du corps faut-il dévoiler pour se conformer à la sainte laïcité ? les cheveux ? le cou ? le lobe de l’oreille ?), et tout ça pour ça : l’exclusion tranchante et définitive de deux gamines, plantées malgré elles au cœur d’un « grand débat national » où chacun vient librement déverser ses peurs et ses fantasmes. Deux élèves virées, malgré les témoignages des délégués de classe assurant qu’elles étaient assidues en cours et ne posaient aucun problème de discipline. Virées en dépit du droit [1] . Virées en rupture avec le plus rudimentaire des principes, qui veut que l’on n’émancipe pas un individu en le punissant, surtout quand l’individu est un enfant et la punition un bannissement, synonyme de réclusion à domicile ou de délestage vers l’enseignement coranique. Durant les semaines d’hystérie qui ont précédé l’exclusion du 10 octobre, les enseignants du collège Henri-Wallon d’Aubervilliers (93) ont répercuté en interne tous les poncifs échangés au PMU, à l’Assemblée ou chez les philosophes à brillantine. Une pelote informe tissée de cauchemars et de coqs-à-l’âne : « La prochaine fois qu’une femme se fera violer, tu seras responsable », s’est entendu dire un enseignant, opposé à l’exclusion de Lila et Alma, de la part d’une de ses collègues. « Voilez vos femmes et arrêtez de nous emmerder », a lancé le proviseur à un militant laïc venu défendre la cause de l’enseignement pour tous. A l’issue du conseil de discipline, deux profs très impliqués dans la bagarre - et par ailleurs membres de Lutte Ouvrière - paradaient avec les journalistes en se réjouissant de leur « victoire sur les intégristes ». Comme si ces-derniers n’avaient pas tout à gagner de la ségrégation et du formidable coup de pub qui vient de lui être donné. Même le profil singulier des deux élèves voilées - filles d’une Kabyle musulmane non pratiquante et d’un avocat juif athée, comme la France entière le sait depuis un mois - n’aura pas infléchi le cours des évènements. Cette ascendance démontrait pourtant, par l’absurde, que le port du foulard n’est pas forcément le produit d’un entourage familial obscurantiste, qu’il peut aussi avoir valeur de posture contestataire, au même titre, ou presque, que la crête fluo ou la banane gominée. Et ce n’est pas parce que les deux filles arguent elles-mêmes de leur « conviction religieuse » qu’il faut projeter sur elles notre peur-panique des barbus. En admettant même que leur fondamentalisme adolescent ne se délite pas à l’âge adulte, c’est dans les quelques bribes de culture acquises à l’école publique qu’elles trouveront de quoi mettre un peu d’eau dans leur Coran. Encore faut-il qu’elles y aillent, à l’école. Encore faut-il aussi que l’école ait les moyens. Au lycée Henri-Wallon d’Aubervilliers, on n’est pas franchement gâté : manque d’effectifs, classes surchargées, un seul mi-temps pour le centre de documentation… Autour, c’est encore pire. Une éducatrice du quartier HLM de la Maladrerie rapporte que « les familles sont de plus en plus nombreuses à ne survivre que grâce aux minima sociaux, qui leur permettent tout juste d’assurer l’alimentaire ». Fins de mois qui crèvent la dalle, électricité rationnée, menaces d’expulsion pour loyers impayés, aides en retard ou suspendues, « lutte de tous les jours pour obtenir un rendez-vous » avec les services sociaux : c’est aussi ce quotidien-là qui conduit des mômes à rallier une religion perçue comme rebelle à ce système. Perception erronée, sans aucun doute, mais que les exclusions pour cause de foulard ne peuvent que conforter. A la dernière rentrée des classes, quatre mille enfants n’ont pas trouvé inscription dans les collèges et lycées de Seine-Saint-Denis. Ils ne portaient pas le foulard, pourtant. Parce que le manque de places, paraît-il, et parce qu’aujourd’hui les établissements scolaires trient sur dossiers. Même les formations en apprentissage se font rares. Du coup, certains redoublent inutilement, d’autres s’inscrivent à trente bornes, d’autres encore décrochent et bachotent à l’école de la rue. Ou à celle de la mosquée. C’est un fait qu’à Aubervilliers aussi, des fillettes sont contraintes par leurs « grands frères » à porter le voile et à filer doux. Sur la misère, le repli et le machisme, les prêches virulents à la mosquée de la Courneuve trouvent un terreau fertile. « A Henri-Wallon, les profs sont vraiment en train de flipper », témoigne l’éducatrice de la Maladrerie. C’est le syndrôme Fort Alamo : une poignée de vaillants hussards laïcs à l’intérieur, forcément de gauche, voire « révolutionnaires », et des régiments de méchants intégristes autour… Une représentation guère plus pertinente que l’islam mal digéré des tricards de la république. Mais qui n’a, elle, pas l’excuse de la jeunesse. Et qui, elle aussi, fait peu cas de ses victimes.

Publié dans CQFD n°5, octobre 2003


[1] Dans un avis rendu en 1989, le Conseil d’Etat précise en substance que le port du foulard ne peut justifier une exclusion, sauf en cas de prosélytisme.





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> FORT ALAMO À AUBERVILLIERS
| 18 mai 2005 |
Le voile est un symbole d’oppression et n’a rien à voir avec une banane, un blouson de cuir, ou tout symbole de révolte. Les enemis de mes enemis ne sont pas forcément mes amis.
 

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