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CQFD N°071


LES RÉVOLUTIONS COLORÉES

EXPORTER LA DÉMOCRATIE

Mis à jour le :17 novembre 2009. Auteur : Gilles Lucas.

Mettre fin aux injustices, en finir avec l’oppression, virer une bonne fois les dirigeants, faire la « révolution » ? À la pointe de tous les progrès, c’est depuis les États-Unis que, depuis quelques années, arrive enfin la réponse. Pour le plus grand bénéfice des intérêts américains.

I L’ON EN CROIT LES « CAMARADES » AMÉRICAINS, la méthode serait simple à faire pâlir le dernier des léninistes : il s’agit d’appliquer 198 propositions pour mettre fin à un régime politique [1]. Conditions premières pour en garantir le succès : le mouvement doit être non violent et avoir des objectifs limités. La mise en place de l’opération exige visibilité, intervention dans tous les domaines de la vie publique, occupations des médias, concerts, journaux, affichages massifs, liens avec l’opposition officielle… Mais aussi de ne pas prêter le flanc à la répression et de susciter la sympathie en pratiquant l’humour d’abord, l’omniprésence ensuite une fois que l’organisation s’est un peu étoffée. La recette aurait fait ses preuves en 2000 en Serbie, en 2003 en Géorgie ou en 2004 en Ukraine. Mais aurait aussi montré quelques faiblesses au Venezuela lors de l’opposition à Chavez en 2007, en Moldavie en 2009 où les manifestations se transformèrent en émeutes, ou encore, vraisemblablement, en Iran suite à la dernière élection présidentielle.

Vecteurs majeurs de la communication : un film, Bringing down a dictator, que les opposants géorgiens auront vu en boucle avant de renverser le gouvernement Chevardnadzé en 2003. Auquel s’ajoute un jeu vidéo nommé A force more powerful, simulation d’un mouvement « insurrectionnel » non violent destinée à une application sur le terrain. Exemple : que doit faire le futur opposant lorsque le mouvement est faible ? Distribuer des tracts devant la station de radio dans l’espoir de gagner son directeur à la cause ? Regonfler le moral des troupes en organisant un concert rock au risque d’épuiser les maigres ressources du mouvement ? Envoyer un camarade crier des slogans à la face du dictateur ? Bingo, cette dernière proposition est la bonne réponse : « Cette action a accru la visibilité du mouvement, ce qui est positif, malgré les risques d’arrestations et de harcèlement à l’égard des opposants », dit la machine [2]. Quant à l’hypothèse, présentée par le jeu, de dépêcher un responsable à Washington pour y recueillir de l’argent auprès d’une ONG, « elle serait malvenue car elle prendrait trop de temps ». Car effectivement, organiser une telle agitation dans la société demande du temps. Et, surtout, de l’argent. Pour payer les rencontres discrètes dans des hôtels internationaux ; l’enseignement dispensé dans des universités prestigieuses du Massachusetts telles que la Tufts University ou la Fletcher School ; les frais pour créer un logo, une couleur, un nom pour caractériser le mouvement en s’adressant, si nécessaire, aux services d’agences de publicité renommées, fabriquer tee-shirts, badges, affiches, tracts, journaux et autres matériels de propagande, se procurer des systèmes de communication – ordinateurs, portables, organiser des concerts, financer des « campagnes négatives » visant à discréditer les piliers du pouvoir tels que l’administration, le système éducatif, la religion, les médias, la police, etc [3]. La nébuleuse des financeurs est complexe et se compose d’organisations non gouvernementales, lisses et appréciées par le public. Ici, c’est l’Institut International Republican et la Freedom House du sénateur Mac Cain qui rémunèrent les enseignants. Là, les dissidents reçoivent des aides appuyées de l’Église catholique et d’organisations de la droite italienne et espagnole. La National Endowment for Democracy transmet une partie des fonds que lui concède le Congrès des États-Unis. Ailleurs, le milliardaire et puissant spéculateur George Soros finance les dissidences, par l’intermédiaire de son Open Society. Toutes sont des ONG en contact avec l’United States Agency for International Development (USAID), un organe du Département d’État américain. C’est à d’anciens officiers, d’ex-agents de renseignements, un directeur des campagnes électorales de Bush, et autres personnages ayant fait leurs preuves dans la défense de la vraie démocratie que revient la mission d’appuyer sur place la création, le développement et la phase finale de ces « soulèvements populaires ». Bien que pas toujours gagnante, la tactique est rodée : lors d’une élection nationale, utiliser les médias internationaux pour affirmer que les résultats sont truqués en diffusant des sondages réalisés par des organismes affiliés à des ONG américaines. But final de l’opération : mettre en place de nouveaux dirigeants affidés aux intérêts occidentaux, ouvrir des marchés et installer des bases militaires.

Et pourtant ! Nombreuses sont les situations où ces zélés et intègres démocrates auraient eu l’occasion d’intervenir telles que les tripatouillages de bulletins électoraux en Floride en novembre 2004, l’élection récente du fils Bongo au Gabon, le passage en force, en France, du Traité de Lisbonne après le non à l’Europe, ou encore le remake de référendum en Irlande. Mais il est de notoriété publique que ces pays sont définitivement démocratiques comme le savent les homeless new-yorkais et les paysans afghans…

Article publié dans CQFD N°71, octobre 2009.


[1] www.aforcemorepowerful.org/resources/nonviolent/methods.php.

[2] Courrier international, août 2005.

[3] L’Import-Export de la démocratie de Camille Gangloff, L’Harmattan,mars 2008.





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