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CQFD N°005


L’HISTOIRE CONTRE LE CAPITAL

LES « NÉOS-HOBOS »

Mis à jour le :15 octobre 2003. Auteur : Jackie Cruz.


Dans l’Amérique en crise des années 30, on les appelait des « hobos » : chômeurs errants à la recherche de petits boulots, fuyant la misère et la trique. Dans l’Europe d’aujourd’hui, on les appelle des sans-papiers. Le parcours est le même, seul le vocabulaire a changé. Ce court-circuit de l’histoire est particulièrement visible à Marseille, étape obligée sur l’axe Espagne-Italie, où les arrestations dans les trains sont quotidiennes. Quand ils sont emmenés au centre d’Arenc en vue de leur expulsion, beaucoup d’immigrés sans visas nous disent qu’ils sillonnent les différents pays d’Europe depuis plus de cinq ans en moyenne, en quête de chantiers pour subsister. Ils connaissent beaucoup de villes européennes et parlent approximativement plusieurs langues, un peu d’italien, d’espagnol, d’allemand, de hollandais… Leur vie n’a rien d’exotique, c’est une vie à la dérive, sursitaire, reléguée dans les sous-sols. De leurs récits se dégage une constante qui les rapproche d’une catégorie sociologique étudiée à l’Ecole de Chicago dans les années 30, et aujourd’hui oubliée : le hobo. Le hobo est un sans-abri nomade, fruit du désordre provoqué par l’industrialisation, l’urbanisation du début du XXe siècle et la dépression de 1929, quand des milliers de chômeurs se voyaient jetés sur les routes des Etats-Unis, à la recherche de petits boulots à la journée et de combines de survie. Comme ils sillonnaient le pays en train, clandestinement, une police ferroviaire spécialement créée pour l’occasion leur faisait la chasse dans les gares et dans les trains. Simultanément, le long des principales lignes ferroviaires, s’improvisaient des points d’accueil où les hobos pouvaient trouver de l’aide, un repas chaud, et échanger des informations avec leurs compagnons d’infortune sur les chances de se dégoter un boulot, sur les moyens de soulager leur déveine. La situation des migrants du XXIe siècle parqués dans les centres de rétention présente des analogies frappantes avec cette page d’histoire. Eux aussi se déplacent souvent en train, sans billets et sans papiers, fuyant la misère au risque de trouver la police - la PAF (police aux frontières) étant la version locale et actualisée des « railway cops ». Le rejet auquel ils s’exposent est parfaitement comparable à celui décrit naguère dans Les raisins de la colère. Lorsqu’on les relâche, les autorités consulaires n’ayant pas délivré le laissez-passer dont la police a besoin pour les reconduire au « bled », ils poursuivent leur errance à travers l’Europe. Les points de rencontre où se regroupaient les hobos des années 30 trouvent leur équivalent, faute de mieux, dans les centres de rétention, ainsi que dans les petits marchés clandestins des grandes villes. C’est là que les néo-hobos échangent leurs tuyaux : boulots au noir, stratégies de survie, moyens d’éviter les rafles et les expulsions, éléments d’information sur les nouvelles lois, de plus en plus implacables, qui visent les immigrés dans les différents pays. Leur pauvreté n’a rien à envier à celles des hobos d’il y a soixante-dix ans. Ils vivent dans les squats, dans la rue ou dans des serres d’exploitations agricoles, sous-payés quand ils travaillent, fugitifs une fois virés. A chaque époque ses hobos. Toujours nomades et bon marché, toujours indispensables en tant que modalité d’adaptation du capitalisme, ceux d’aujourd’hui participent à la régulation du marché du travail dans le cadre de la compétition économique internationale. Malgré une répression visant surtout à donner le change à l’opinion, les néo-hobos d’Arenc ne sont donc pas près de disparaître. Pas plus, d’ailleurs, que les hobos américains - sauf qu’aujourd’hui ils viennent du Mexique, et qu’il n’y a plus guère de trains aux Etats-Unis…

Jackie Cruz, permanente pour la Cimade au centre de rétention d’Arenc, Marseille

Publié dans CQFD n°5, octobre 2003






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