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CQFD N°071


CRÉDIT À LA REDISTRIBUTION

ARGENT GRATUIT POUR TOI ET MOI

Mis à jour le :17 novembre 2009. Auteur : Raúl Guillén.
ENTRETIEN AVEC UN ROBIN DES BANQUES PAS REPENTI POUR UN SOU
Il y a un an, le Catalan Enric Durán et quelques complices revendiquaient une flamboyante arnaque au crédit,dont avaient été victimes 39 organismes financiers. Le butin (près de 1/2 million d’euros) a servi à financer des mouvements sociaux et des publications éphémères dans lesquelles sont lancées des pistes pour « vivre sans capitalisme » [1]. En 2009, après une période d’exil et une autre en prison, Enric est reparti à l’assaut du plus mesquin des mondes. Les erroristes Raúl et Nardo ont bavardé avec lui à la veille du 17 septembre (17-S), date à laquelle était prévue l’éclosion planétaire d’un An 01 de l’argent gratuit.

Comment s’est passé ton séjour en prison ?
Pas trop mal. Dès que j’ai eu un crayon et du papier j’ai passé ma journée à écrire. Mais bon, j’étais dans le module des prisonniers dits de « bonne conduite ». Je pense que policiers et matons avaient reçu des ordres afin d’éviter toute « bavure », à cause du soutien social et médiatique dont je jouis. Ceci n’est pas le cas du reste des prisonniers, surtout dans les autres modules, où la violence est quotidiennement exercée contre des personnes sans défense.

Ton rapport avec les gardiens et les prisonniers ?
Au commissariat, on a parlé de mon action. Certains étaient pour et d’autres contre. Ils se sont mis à discuter entre eux. À ceux qui sermonnaient les autres («  on ne parle pas avec le détenu »), on rétorquait qu’il n’y avait pas de mal, que c’était intéressant. En prison, les gardiens m’appelaient pour discuter, on parlait politique. Je leur disais qu’il fallait changer les choses, qu’on ne pouvait pas continuer comme ça,mais ils finissaient toujours par décréter que c’était de l’utopie. Quant aux prisonniers, ils voulaient savoir comment j’avais fait et n’arrivaient pas à croire que je n’avais rien gardé pour moi.

Pour les 50 000 euros de caution, tu as demandé un crédit ?
Non, je ne peux plus ! C’est venu de mon entourage, sans vraiment me consulter. Il s’agit d’un simple dépôt bancaire qui sera remboursé à terme aux personnes qui ont contribué.

Le 17-S 2008 et le 17-M 2009 ont été des journées où tu as rendu ton action publique, grâce aux publications Crisi et Podem. Quels sont les objectifs de la journée du 17 septembre 2009, autour de ces fameux « points de rencontre » ?
Faire l’expérience d’une nouvelle forme d’action. Jusqu’à présent, il y en avait de deux types dans les mouvements sociaux : d’une part les actions de protestation, où l’on descend dans la rue pour contester les décisions du pouvoir. Et d’autre part, toute une série de pratiques sociales minoritaires, mais qui n’ont quasiment pas de visibilité. Le 17- S, on descend dans la rue tous ensemble, le même jour à la même heure, non pas pour protester mais pour rendre visibles ces alternatives et essayer d’en construire de nouvelles. À travers notre site web, on a proposé à tous ceux qui le voudraient et partout où ils le voudraient, de mettre en place ces « points de rencontre ». Le collectif Podemos vivir sin capitalismo a envoyé aux points de rencontre une nouvelle publication, Volem, où il n’y a que des propositions d’actions concrètes [voir encadré], ainsi qu’un formulaire pour prendre les coordonnées des gens. On a également pris en charge le côté légal –en signalant au ministère de l’Intérieur la tenue de ces points de rencontre – et « administratif  » – en mettant en relation toutes les personnes qui voulaient participer. De leur côté, les collectifs et les gens qui ont bien voulu ouvrir un point de rencontre exposent les initiatives et les projets de vie alternative qui existent au niveau local : coopératives agricoles ou de consommation, espaces occupés ou autogérés, projets de récupération d’espaces, ateliers, écoles libres, etc. On leur propose aussi de faire, en fin de journée, une petite assemblée autour des problèmes les plus pressants : logement, alimentation, travail, écologie… Assemblée ou autre, peu importe, le but c’est que les gens fassent connaissance et que l’on crée de nouveaux liens, afin qu’augmentent les possibilités de faire démarrer de nouvelles pratiques collectives qui sortent un peu du capitalisme.
Il s’agit aussi de créer un réseau de manière systématique, non comme quelque chose qui va de soi, mais comme une base pour des actions futures. C’est comme amener Internet dans la rue, et atteindre ainsi les gens qui ne sont pas très portés sur les collectifs virtuels. Dans la rue, les gens se rencontrent, se parlent et se voient, et cela a un potentiel bien plus grand.

112 points de rencontre partout en Espagne et même à l’étranger. Un succès ?
Ce type d’action est forcément un succès. On est habitués à sortir dans la rue pour manifester contre ceci ou cela. Souvent rien ne change, ce qui ne veut pas dire qu’on ne doit pas le faire, mais on a un petit peu l’air con. Par contre, dans les points de rencontre, on n’est pas dépendants de l’agenda du pouvoir,mais juste de nous-mêmes. Cette action tisse des liens et amorce peut-être une série de projets. Du coup, du simple fait qu’elle a eu lieu, la mobilisation est un succès.

Dès ta sortie de prison, vous avez mis en place un « centre de coordination », pour organiser la journée d’action du 17-S. De quoi s’agit-il ?
Pour que des projets sérieux puissent aller de l’avant – surtout ce qui n’est pas protestation mais construction d’alternatives–, il faut un engagement à temps plein, et dans la durée. Et cela n’est pas compatible avec un travail dans et pour le système, ni avec la double journée que cela implique. Si les formes de vie inventées par le mouvement ne se passent pas du capitalisme, il est impossible d’avoir le temps libre nécessaire pour organiser les mobilisations et étendre le réseau. Les gens sont obligés de vendre leur temps et des services pour pouvoir vivre et ne peuvent pas donner la priorité au mouvement.
On a besoin d’un noyau qui réalise les tâches de communication, information, mise en relation entre les groupes et préparation des nouvelles actions, d’une manière efficace et continue, et ceci sans être payé. Il faut donc un grand espace où ils puissent bosser mais aussi se nourrir, être logés et avoir leurs frais de transport payés. C’est ça le centre de coordination, et c’est ouvert à tous ceux qui veulent aider et s’engager quelques semaines, quelques mois ou plus. Si on arrive à avoir une demi-douzaine de personnes qui en font un style de vie, le centre sera beaucoup plus puissant. Cela permettra que personne ne soit indispensable et libérera du temps pour chacun.
On a trouvé une maison de campagne près de Barcelone pour préparer le 17-S, où on était jusqu’à trente à s’agiter, et on a pu organiser une journée de formation pour le 17-S qui a accueilli quatre-vingts personnes. Et on a déjà plusieurs propositions d’espaces pour la suite. L’idée, c’est que le centre tourne et se déplace et perpétue sa fonction d’agitation… jusqu’à la fin du capitalisme ! Ces derniers mois, entre sept et dix personnes se sont consacrées exclusivement à la coordination du 17-S. Une bonne partie désire en faire une forme d’activisme et, pour trois ou quatre d’entre nous, une forme de vie.

Dont toi.
Bien entendu.

Il a fallu une certaine quantité d’argent pour l’impression et le transport du journal… Ça vient d’où ?
Au moment de la création du Centre de Coordination, on a expliqué qu’on n’avait plus de cagnotte magique et que l’aide en temps,en espèces et en espace devait s’obtenir de façon décentralisée. En même temps, on apprend à agir avec chaque fois moins d’argent, grâce aux liens et aux échanges. Mais on a pu avancer une bonne partie du fric de l’impression et de la distribution grâce à ce que rapporte mon livre [Abolim la banca, où Enric raconte par le menu les aspects techniques et les motivations de son action]. J’ai renoncé aux droits, puisqu’ils seraient saisis de toute façon. Mais j’ai passé un accord avec l’éditeur pour qu’il fasse un don au collectif « Podemos vivir sin capitalismo ». Et on va rendre publiques les dépenses. L’idée, c’est que notre pratique sorte du cercle vicieux de la mercantilisation. On a par exemple imprimé et envoyé gratuitement les publications à ceux qui nous l’ont demandé. Chacun, dans la mesure de ses possibilités, apportera ce qu’il pourra, argent ou autre.

Réfléchissez-vous à d’autres moyens d’expropriation ?
Dans Volem, on incite à la récupération de terres et, surtout, de bâtiments vides dans les villes. Je crois que la désobéissance doit être accompagnée de l’autogestion et de la construction d’alternatives, surtout au niveau urbain. Parce que vivre de façon autogérée en ville sans désobéir aux normes du capitalisme, c’est difficile, et cela reste toujours marginal. On prône donc une occupation axée sur la communication et la relation avec l’entourage.

Et pour ce qui est d’actions comme celle que tu as faite ?
[Il rit et hésite un peu.] Il y a des gens qui peuvent faire des choses, il y a des choses que je ne peux plus faire. Des idées, il y en a,mais comme je ne peux pas les faire tout seul et qu’on a besoin de personnes qui puissent les faire réellement, on en reste là pour l’instant.

Peux-tu en parler un peu ?
Considérer l’insolvabilité comme quelque chose qui te permet d’avoir un certain nombre de droits – même si elle t’en enlève d’autres – est un outil puissant pour la désobéissance civile. On en parle dans Volem et Podem. Cela peut être utilisé ponctuellement ou dans le cadre de projets à long terme. Quand tu te rends compte qu’il est possible d’être heureux en étant insolvable, ça ouvre des pistes. Par exemple, si tu ne paies plus les amendes, tu peux voyager gratos, tu peux donner ton nom pour convoquer des manifs non autorisées… Bref, tu peux faire sans crainte tout ce qui n’est puni que par des amendes.

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NOUS VOULONS, NOUS POUVONS !

Dans Volem, journal réellement gratuit, on trouve des infos sur :

– comment faire la grève des banques : ferme un ou plusieurs de tes comptes, brûle tes cartes de crédit, retire tout ton argent dès le 1er du mois…
– comment monter un réseau d’insolvables pour vivre et mener des actions collectives sans crainte d’être assommé par les amendes.
– comment ne plus être obligé de payer pour exister : des loyers gratuits en échange de travaux dans les lieux, ça existe !
– comment se régaler et partager de bons moments en multipliant les jardins potagers communaux.
– comment mettre en place une coopérative intégrale.
– … et comment arrêter de travailler pour les entreprises capitalistes et/ou comment nuire, aussi peu que ce soit, aux banques.

http://www.podem.cat/

Article publié dans CQFD N°71, octobre 2009.


[1] Lire CQFD n° 60, 64 et 66.





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