L Y AURAIT pas mal de
choses à dire sur ma
boîte, notamment en ce
moment avec la psychose
de la grippe A où
se serrer la main et se
faire la bise passeraient presque
pour un acte de résistance. La
direction (comme dans un tas
d’autres boîtes) en profite même
pour s’attaquer au code du travail
en remettant en cause les
droits aux congés, les heures
supplémentaires, la durée du
temps de travail et j’en passe.
Tout cela pour que l’usine
continue à tourner en cas de
pandémie. Les collègues proposent
qu’on arrête l’usine comme
pour les écoles,mais ce n’est pas
ce qu’entend faire la direction.
Ce seraient des mesures temporaires,
dit-elle,mais il y a du temporaire
qui dure longtemps :
Vigipirate est toujours actif.
L’histoire que je vais raconter
se situe dans une usine située dans l’Eure à quelques
dizaines de kilomètres de celle où je travaille. Mon
patron va être content que je ne parle pas de la boîte ce
mois-ci, il n’aura pas à convoquer les délégués syndicaux
pour me faire comprendre que je devrais cesser de dénigrer
la société à travers mes écrits et mes interventions
(hé oui !).

Cela se passe à Bernouville, usine Altuglass, ex-Arkema,
ex-TOTAL. Bruno y était employé à la fabrication de
matières plastiques,mais une maladie grave l’a plongé
dans le coma pendant deux mois. Une sale maladie qui a
entraîné une transplantation cardiaque et rénale,mais
aussi l’amputation de ses jambes au-dessous des genoux
et de plusieurs doigts de ses mains. Pour lui qui avait été
entraîneur sportif, ce fut particulièrement dur. Après dixhuit
mois d’arrêt, Bruno demande à retrouver un emploi
dans la boîte. Il est repris comme gardien. Problème :
le poste de gardiennage n’est pas accessible pour un
fauteuil roulant. Bruno rouspète, demande des formations
pour faire autre chose. Rien n’y fait. La direction
ne veut rien entendre.
En février dernier, il décide de rester chez lui, après
avoir fait le constat avec le responsable sécurité que le
poste ne lui convient pas. Il se retrouve ensuite
quelques mois en arrêt maladie avant d’être reconnu
invalide de classe 2 à partir du 1er août. Par la même
occasion, il reçoit une lettre de la direction lui signifiant
qu’il est licencié pour faute grave à partir du
5 août, pour abandon de poste. « Faute grave », ça veut
dire qu’il ne touchera aucune indemnité et ne rentrera
dans aucune procédure de plan social.
À l’occasion de sa venue le 3 septembre dernier à la boîte pour une réunion syndicale, Bruno en profite pour se rendre au bureau du personnel afin de faire remplir
une attestation pour la Prévoyance et la mutuelle (trois
cases à remplir, une signature et un coup de tampon).
Mais le DRH ne veut pas remplir le papier : « Ce n’est
pas de mon domaine, débrouillez-vous. » Le cadre
appelle le directeur qui arrive aussitôt. Le ton monte,
d’autant que le directeur ne veut pas non plus remplir
le formulaire.
Quelques minutes plus tard, un fourgon bleu arrive
dans la cour de l’usine. Cinq gendarmes en sortent avec
gilet pare-balles et pistolet électrique puis montent
directement dans les bureaux pour neutraliser Bruno.
C’est la direction qui les a appelés. Croyant certainement
se retrouver face à face avec un dangereux forcené,
ils tiennent Bruno en joue pendant quelques
instants, avant de se détendre, les yeux écarquillés.
Au jus de la tournure des événements, les salariés
se regroupent pour montrer leur indignation face à
cette direction qui se sent menacée par un handicapé
qui a eu le malheur de se mettre en rogne.
Dans la boîte,maintenant, on se pose des questions.
Un plan de suppression d’emplois (76 sur 102) vient
d’être lancé, comme dans la plupart des usines du
groupe Arkéma, et les gars se demandent comment
ça va se passer. Lors du précédent plan, les 220 salariés
de l’époque avaient bloqué l’usine pendant trois
semaines, sans voir l’ombre d’un flic. « Si elle n’arrive
pas à gérer un seul licenciement, comment va-t-elle
faire pour les 76 autres ? », se demande l’un d’entre eux.
La CGT de la boîte pense fortement à mener une action
en justice.
Article publié dans CQFD N°71, octobre 2009.