Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°071
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°071


LES VIEUX DOSSIERS

L’ASSASSIN DE VALPARAISO

Mis à jour le :18 novembre 2009. Auteur : Cheru Corisco.


L Y A CEUX qui n’aiment pas Valparaiso parce que c’est un port sale, bruyant et pauvre, envahi de chiens errants dont les crottes jalonnent les trottoirs de ses rues interlopes… Et ceux qui l’adorent pour tout ça justement et plus encore. Une kyrielle de collines couvertes de maisons multicolores disposées en amphithéâtre face au Pacifique et dominant la ville basse ; on pourrait la comparer à Lisbonne ou Marseille mais en pas pareil ! C’est une ville tout en pentes, en interminables escaliers, en funiculaires et en opportunes traboules. Un véritable dédale.

Tombée en décrépitude et lamentablement coupée de son port par des zones de stockage de containers, Valparaiso puise aujourd’hui son charme dans l’esthétique du délabrement. Ce port chilien qui fut prospère jusqu’au début du XXe siècle (avant la percée du canal de Panama) attirait des migrants de tous les horizons. Parmi eux, on se souvient encore d’Émile Dubois, un dandy français qui s’est employé à assassiner méthodiquement des riches usuriers européens à leur domicile pour les détrousser. On lui imputa officiellement 4 meurtres par strangulation. Émile Dubois ne se cachait pas. Il aimait flamber dans les bars louches où il se faisait remarquer par ses envolées lyriques et ses attitudes théâtrales. Lors de son arrestation, on trouva sur lui des preuves accablantes : la cordelette à étrangler, une montre volée, et surtout un calepin contenant une liste de noms de ses victimes passées et à venir… Cette dernière trouvaille mit en émoi l’oligarchie locale qui était visée, et réjouit une partie de la populace qui voyait là des actes de vengeance sociale. Quant à Émile Dubois, il clama son innocence sans cacher son mépris pour l’institution judiciaire. Aux yeux des journaux de l’époque, cet assassin cultivé et distingué qui s’en prenait au gratin, c’était du pain bénit. Son procès fut tellement médiatisé que,depuis la prison, Émile Dubois leur demanda qu’on lui fît parvenir des notes de remerciements pour toute l’encre qu’il leur permettait d’écouler. On découvrit alors le parcours aussi flou que romanesque de cet homme qui s’appelait en réalité Louis Amédée Brihier Lacroix. Il avait été du temps de sa jeunesse saltimbanque dans un cirque de province en France. Il y avait également connu la prison pour un motif « vague et injuste ». Puis on le retrouve sur les planches d’un théâtre à Barcelone qu’il dut fuir, soupçonné de meurtre. Il atterrit en Colombie où il exerça comme professeur de littérature française,vétérinaire et comédien, avant d’être nommé colonel d’un comité révolutionnaire du général Uribe. Au Venezuela, il s’échina comme ouvrier dans les mines de Maracaibo et prit la tête d’un mouvement de grève. Journalier dans des bananeraies en Équateur, il alla ensuite mener une vie de noctambule au Pérou avant de débarquer enfin au Chili sans un sou et muni de faux papiers colombiens au nom d’Émile Dubois.

Son procès dura plusieurs mois, et il s’y distingua par ses talents d’orateur. Il congédia son avocat qui plaidait la démence, et assuma seul sa défense en fustigeant les riches et les puissants. Condamné à mort,il envoya paître le cureton en s’écriant : « Je me confesserai à Dieu, pas à ses représentants ! ». Face au peloton d’exécution, il interrompit la lecture de la sentence : « Veuillez abréger, messieurs, et passer à la conclusion. » puis au moment ultime, il s’écria, prophétique : « Pour vous je suis un assassin, mais pour le peuple je serai un saint ! Le peuple ne m’oubliera pas. » Douze balles dans la peau, l’ange vengeur avait gagné l’immortalité. Sa tombe, toujours fleurie et ornée des couleurs bleu-blanc-rouge [sic], est devenue un lieu de culte où les Chiliens vont encore aujourd’hui lui consacrer des ex-voto pour « services rendus ». Émile Dubois s’est ainsi intégré dans le mythe d’un Valparaiso qui fut du temps de sa splendeur aussi une ville de noceurs, d’assassins, de matelots en rupture de ban et de garces des quais.Les héros du peuple sont parfois infréquentables.

Aujourd’hui devenue une ville étudiante, elle défend encore cette réputation de bohème avec ses bars partout,mais se nourrit de façon obsessionnelle et un poil pathétique d’ellemême, de son mythe et de son esthétique. On ne peut pas compter le nombre de peintures dans les bars et de muraux dans les rues qui la figurent en une vertigineuse mise en abyme. Valparaiso a de la nostalgie pour elle-même, et sa bohème semble souffrir de nostalgie pour une movida qui n’a jamais eu lieu.Ici comme ailleurs au Chili, le « retour à la démocratie » n’a pas suscité d’« explosion libertaire », ni complètement chassé les ombres du fascisme.

Article publié dans CQFD N°71, octobre 2009.






>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |