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CQFD N°005


CHRONIQUE D’UN BARBARE

ABSI SAÂD, DU FLN AUX QUARTIERS

Mis à jour le :15 octobre 2003. Auteur : Hamé (La Rumeur).


Au détour d’une artère populaire du vieux Gennevilliers, à l’orée du quartier des Grésillons, officie un groupe d’écrivains publics. Parmi eux, Absi Saâd, robuste Algérien de 75 ans, homme infatigable et pudique dont la générosité et l’histoire inspirent l’humilité autant qu’une haute idée de la dignité humaine. Attablé au bureau d’un local exigu où il prodigue bénévolement aides et conseils à des travailleurs immigrés en proie aux difficultés sociales et administratives de toutes sortes, Saâd prend volontiers le temps de parler de son parcours à qui le lui demande. Simplement. Sans autoglorification ni héroïsme. Et pourtant, notre homme appartient à cette génération de feu qui a infléchi l’Histoire en libérant l’Algérie de cent trente années d’esclavage colonial. Un de ces milliers d’anonymes à avoir tutoyé la mort pour un avenir plus enviable à nous offrir en héritage. Dès 1948, trois ans après les massacres de Sétif et Guelma par l’armée française (40 000 algériens tués le 8 mai 1945 pour avoir brandi des slogans indépendantistes), Saâd adhère au MTLD [1], mouvement voué à enfanter le FLN et la lutte armée en 1954. Ses activités militantes au sein de l’organisation lui valent très vite une première arrestation en septembre 1955. Placé treize mois dans un camp de détention français à Djorf, dans le constantinois, il en sort frappé d’une interdiction de quitter sa commune natale (El Wad, trois cent kilomètres au sud de Constantine), qui va se transformer en interdiction de résidence sur les « départements algériens ». « Dès le début de la Révolution, la France m’a interdit l’Algérie, le FLN m’envoie donc en France… C’est là que j’arrive à Gennevilliers le 23 mars 1957 ». Tout d’abord promu responsable de kasma [2] à Gennevilliers, puis chef de zone d’Aubervilliers à Meaux (près du tiers de l’Île-de-France actuelle), Saâd prend ensuite la tête de la super-zone de Lyon. Au plus fort de la répression, des tortures et des exécutions, il dirige, planifie, coordonne, encadre, supervise sur un vaste réseau stratégique les activités clandestines de l’organisation de libération la plus crainte et la plus honnie des autorités françaises. A plus forte raison lorsque cette organisation prétend étendre la guerre d’indépendance au cœur de la métropole. Saâd, comme des milliers de combattants algériens à ce moment-là, est artisan de cette extension du conflit « dans la gueule du loup ». Durant des années, il organise le milieu des travailleurs algériens et la collecte systématique de « l’impôt révolutionnaire » ; fait acheminer vers l’Algérie les millions de francs de cotisations destinés à alimenter les activités armées du maquis algérien ; transmet et répercute les informations et consignes politiques à tous les secteurs et échelons dont il est en charge ; organise les solidarités et soutiens aux familles des camarades tués ou faits prisonniers, etc… Le démantèlement du réseau lyonnais par les services de renseignement français lui vaut une nouvelle arrestation le 29 mars 1961. Il sera gardé en détention jusqu’au au cessez-le-feu décrété un an plus tard, le 19 mars 1962. C’est en prison qu’il apprend alors la sanglante répression des grandes manifestations du 17 octobre 1961 à Paris, où on vit, durant une nuit d’horreur et de honte, la guerre d’Algérie se déplacer sur les rives de la Seine. Le pouvoir politique français lâche son appareil répressif sur les grands boulevards parisiens, où plusieurs dizaines de milliers d’Algériens se sont massés pacifiquement pour clamer leur droit à l’autodétermination et protester contre l’instauration d’un couvre-feu visant exclusivement les Algériens. Policiers, CRS, gardes mobiles, gendarmes, supplétifs harkis chargent, frappent, tuent, raflent et torturent d’une haine rare. Près de quatre cents morts, des centaines de blessés et plus de onze mille raflés [3] selon le FLN. Le plus important massacre ouvrier depuis la Commune de Paris. Sauvagerie d’un Etat colonial déjà condamné par l’histoire et la marche d’un peuple. « Ce qui s’est passé ce soir là est, je pense, la rencontre de deux phénomènes ; d’une part la police et l’armée, malgré tous les coups qu’elle a porté au FLN, n’a jamais réussi à l’éradiquer. Bien au contraire. Plus la répression s’intensifiait, plus de nouveaux membres adhéraient au Front ou prenaient le maquis, surtout les jeunes. La France savait qu’elle ne nous stopperait pas. Et puis avec l’instauration du couvre-feu par les autorités françaises, une forte demande d’action est venue de la base des familles algériennes, qui nous demandaient de faire quelque chose… ». A la Libération, dans une Algérie indépendante tant rêvée, Saâd évolue au sein des plus hautes sphères du jeune pouvoir politique algérien dirigé par Ahmed Ben Bella : membre du comité central du FLN, député à l’assemblée nationale et coordinateur de l’Amicale des travailleurs algériens en Europe, à travers laquelle il reste solidaire de la condition ouvrière algérienne en France. « Pendant toute la période où j’exerçais au sein du FLN, j’ai réellement découvert la grande misère des travailleurs algériens en France par milliers dans les usines, les bidonvilles et les caves… Cette misère a continué de faire des ravages après la guerre. L’Amicale des travailleurs algériens d’Europe, c’était, pour nous, une tentative d’améliorer le sort de ces travailleurs-là… » A peine trois ans plus tard, lors du coup d’Etat du 19 juin 65 par les troupes de Boumediene, Saâd démissionne de ses fonctions et rejoint l’opposition. Il retourne en France, à Gennevilliers, où il s’installe avec sa famille, et participe à la création de la Maison des travailleurs immigrés. Ses activités politiques dans l’opposition au sein du MDA (Mouvement pour la démocratie en Algérie, fondé par Ahmed Ben Bella) prennent fin après les évènements d’octobre 1988, au cours desquels le pouvoir algérien fait tirer sur la jeunesse, descendue manifester en masse dans les rues des plus grandes villes du pays. « Dès ce moment-là, j’ai réellement décidé d’abandonner la politique. Je me suis investi ici en France, dans ce qu’on appelle le social ou le socioculturel, auprès des jeunes, des travailleurs immigrés, des chômeurs, des exclus… Je suis un des fondateurs de la Maison de solidarité à Gennevilliers, qui accueille des SDF et des sans-papiers. Je participe à une association de quartier, Ville Univers, à Asnières, qui joue le rôle d’un écrivain public. Je suis président de Solidarité algérienne, qui prend en charge des dossiers très lourds comme le rapatriement des corps. J’ai aussi fondé Approche 92, qui milite pour le rapprochement entre chrétiens et musulmans… Voilà, c’est tout je crois. Je peux pas m’empêcher d’agir partout où je me trouve. C’est peut-être une maladie mais ça nous aide beaucoup à vivre… » A nous aussi.

Publié dans CQFD n°5, octobre 2003


[1] Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, fondé par Messali Hadj, grande figure du nationalisme algérien des années 30/40.

[2] La fédération de France du FLN avait divisé le territoire français en super-zones, qui elles-mêmes étaient divisées en zones, régions, kasma, groupes et cellules.

[3] Le bilan officiel ne fait état, aujourd’hui encore, que de trois morts et quelques dizaines de blessés.





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> ABSI SAÂD, DU FLN AUX QUARTIERS
Medjahed | 23 août 2005 |
Bonjour, Ma mère est algérienne et de nom de famille Saad. Elle a perdu son frere de la meme façon que Absi et n’ a plus eu de nouvelles de lui quand il a ete attrapé par les français. Peut etre s’ agit il de Absi ? POURRAIS JE AVOIR DE PLUS AMPLES INFORMATION SUR SES ORIGINES,SA FAMILLE ? MERCI
 

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