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CQFD N°071


ÉPICERIE AUVERGNATE

EUROMED DÉBARQUE AHMED

Mis à jour le :19 novembre 2009. Auteur : Christophe Goby.

Un modeste épicier du Panier vient de sortir du périmètre d’Euroméditerranée [1]. Fin de vingt ans d’une vie commune avec les habitants d’un quartier, à deux pas de la place de Lenche. Rencontre à Marseille avec Ahmed, expulsé.

CETTE SEMAINE, C’EST LA DERNIÈRE ! », commence Ahmed, entre deux commandes à préparer. Et puis c’est le ballet des clients et amis qui défilent dans sa boutique, rue de l’Évêché. Une Asiatique lève les bras au ciel en évoquant les pluies diluviennes qui se sont abattues sur Rognac ce week-end. Elle n’a pas pu rejoindre son fils, alors elle raconte à Ahmed, qui trouve les mots : « Je t’apporterai des cartes téléphoniques », promet-il.

L’épicier est mis dehors ce samedi, le 18 septembre. Son agence a refusé de lui vendre le local au motif que les propriétaires vivent de cette rente. Finalement l’agence a revendu à une autre, Leduc Immo, dont la philosophie est toute simple : « Savoir saisir les opportunités du marché et détecter le potentiel parfois inexploité de certains biens. » Sûrement ce flair qui a manqué à Ahmed lorsqu’il dépannait les gens du quartier, avant qu’ils n’aillent au supermarché. L’agence a justement une affaire en ce moment, un appartement en duplex à deux pas de la place de Lenche, dans un immeuble ressemblant furieusement à celui qui abrite l’épicerie. Le duplex est bradé à 260 000 euros ! Et il est estampillé de l’insupportable label Développement durable, contrairement à un épicier arabe présent depuis vingt ans au Panier, c’est bien connu, connaud !

Ahmed était bien allé voir ses propriétaires, mais en vain : l’agence Perier Giraud, qui gère leur bien, leur avait précisé que l’épicier n’était pas intéressé par le rachat de la boutique. Ahmed n’est pas Leduc. Il poursuit son récit : « À la fin du bail, ils m’ont averti qu’ils ne me renouvelleraient pas. » Alors il a fait une proposition, sans suite. Mathias, un habitant de l’immeuble monté en huit ans du deuxième étage au quatrième avec terrasse, explique que, depuis que l’agence Leduc a repris l’affaire, l’immeuble est restauré : pourtant, c’est un véritable chantier et la saleté règne en maître dans la cage d’escalier, des ordures s’amoncellent au troisième. Pour allumer en haut, il faut descendre… Mathias conclut : « Ça reste des crapules, mais ils sont mieux que le syndic Crozet qui ne fait strictement rien. »

« Vous avez des petites boîtes d’allumettes ? », demande un passant en manque de sa première cigarette. « Non je n’ai que les grandes, mais allez au bar un peu plus loin. » Balalin balalan, on s’est retrouvés à parler du passé : « Je suis fils de commerçant, mon père était dans la fripe et il n’a jamais pu obtenir le droit de venir en France me voir. » Le client repasse, soulagé : « Merci. » Ahmed sourit derrière sa caisse enregistreuse, sous un grand miroir sale qui ne repère plus les chapardeurs. Il empoigne le téléphone et détaille les courses à une cliente, énumérant les produits qu’il n’a pas trouvés. Ahmed n’est jamais à dache même quand il court livrer une demoiselle de 70 ans.

Le magasin est dégarni, mais il n’a jamais été très plein ; juste ce qu’il faut. On remarque la photo jaunie du Vieux Port à côté d’une affiche pour l’Aïd qui cligne de l’oeil à du Che Cola. Sous la pendule, des billets de banque de Chine ou du Maroc. « Ça me fait voyager. Ce sont les touristes qui me les donnent. » Car depuis qu’il tient cette épicerie, Ahmed n’a jamais pris de vacances. « Sauf une fois au bled, à Bône [Annaba aujourd’hui]. J’étais mécanicien là-bas. » Ahmed sert une connaissance : « C’est un plaisir, c’est pourquoi je ne pars jamais. Faut voir l’ambiance avec cette clientèle. J’ai jamais rigolé comme ça dans ma vie… Ah ! Les essuie-tout ! », s’interrompt-il. Téléphone, discussion : « Oui Jeannine, l’essuie-tout, j’ai apporté le blanc ou le coloré ? » « L’horloger va repasser, reprend-il. Avant il me bousculait en arrivant très tôt le matin. Il a vieilli… » Ahmed prépare une commande. Sur l’affiche décatie des glaces Gervais, l’esquimau lorgne la rue où passe une habituée – « Ma beauté, comment vas-tu ? » Sa clientèle ce sont des vieilles personnes seules, mais « elles ont maintenant des plats à domicile, Sodexo et compagnie », regrette-t-il. L’épicier rédige sa note (« Des cornichons, du papier, oh ! faut que je l’appelle pour voir si elle veut des colorés ») et se souvient des grandes crises : « Quand l’euro est arrivé, les gens m’ont fait confiance, ils me laissaient leur porte-monnaie. » Il s’interrompt et lance à une femme dans la rue : «  Et papa, il va comment ? »

Depuis vingt ans et des chechous, au milieu de ses étalages vétustes et à moitié vides, où trois tubes de dentifrice côtoient quelques piles et un reblochon, Ahmed pratique ainsi une longue amitié avec Marseille. C’est à sa clientèle de vieux insolvables, à son ancien boucher Fernand, qui se vante de tomber les cagoles, et aux éclopés de la vie qu’il vend des boîtes d’olives. Mais il faut qu’il boulègue cette semaine parce que le quartier est à vendre, parce qu’il est vendu avec l’étiquette Euroméditerranée, une étiquette qu’on ne trouve pas dans l’épicerie du Panier.
Allez adessias, collègue, et à demain.

Article publié dans CQFD N°71, octobre 2009.


[1] Euroméditerranée est une « opération d’intérêt national » de rénovation urbaine à Marseille. Près de 500 hectares sont concernés.





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