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CQFD N°073


PIPOLE OF THE SUN

LA PROVENCE DE RIDLEY SCOTT

Mis à jour le :15 décembre 2009. Auteur : Anatole Istria.

Le Luberon, ses riches, ses célébrités. Au village d’Oppède, on peut croiser une actrice, des pédégés, une présentatrice TV, un chansonnier… Croiser ? Pas vraiment, car ces gens-là se vautrent rarement avec le commun des pézouilles. Et surtout personne ne doit résister à la puissance de leur pognon.

HRISTOPHE ET ROSE Orset pourraient être des éleveurs heureux. Leur récente installation agricole de 1,2 hectare au pied du Luberon va plutôt bien : 1500 volailles bio, incluant 600 pondeuses dont ils vendent les œufs en circuit court via les marchés et les Amap. Alors qu’en France chaque jour voit cinq exploitations agricoles mettre la clef sous la porte, ils ne s’en sortent pas trop mal. Mais depuis quelque temps, un invisible voisin leur met une pression colossale. « Ça a commencé par une lettre, en 2004, où il se disait “choqué” par l’installation de nos serres de maraîchage, raconte Christophe. C’est l’aspect visuel qui le dérangeait. Début 2005, une actrice américaine, Julie Payne, est venue faire l’intermédiaire. Elle proposait l’aménagement ou le déplacement des installations aux frais du voisin, à condition d’un “retour sur investissement”, genre contrepartie. Puis, elle a annoncé clairement : “Combien pour partir ?” Ils proposaient 60 000 euros. Nous, on était prêts à discuter de vive voix d’aménagements éventuels, mais pas à ce qu’on nous fasse l’aumône ou qu’on nous traite comme des gueux. On s’est cru dans un film quand à la fin elle a précisé : “Cette conversation n’a jamais eu lieu”. » En matière de cinéma, le voisin capricieux en connaît un rayon puisqu’il s’agit du réalisateur hollywoodien d’origine britannique Ridley Scott. En août 2007, les Orset se spécialisent dans le poulailler bio. Le réalisateur d’Alien, pris de gallinophobie – signalons que le terrain où gambadent les pondeuses des Orset se situe à plus de 300 mètres [1], quasiment hors de vue du cinéaste – lance une rafale de procédures civiles. Scott – qui réside quinze jours par an dans le Vaucluse – fait intervenir une batterie d’huissiers et d’hommes de paille pour constater et exiger le démontage de ce qu’il considère comme des verrues dans son paysage : serres, portail, tranchées, haie d’arbustes, cabanons, bâtiments mobiles… Même la cabane des enfants en palettes et un cabanon sur le terrain du voisin sont répertoriés ! Les Orset voient défiler les gendarmes pour des motifs dérisoires, comme lorsqu’une de leurs chèvres est allée brouter dans la vigne d’un autre voisin irascible, un pharmacien-parisien à la retraite. Seulement voilà, Christophe et Rose sont parés, ils ont même obtenu des permis pour des installations qui n’en nécessitaient pas. Du coup, Scott est débouté. Mais, possédé par l’esprit procédurier, il se retourne contre la mairie d’Oppède pour avoir délivré les permis… Au risque d’être à nouveau débouté et de devoir payer des dommages et intérêts à la commune [2]. Les Orset, relativement confiants, se demandent pourquoi un tel acharnement. « On entend partout que la perte d’agriculteurs est un désastre, mais rien n’est fait pour réellement monter de nouvelles fermes et bloquer la spéculation.  » Signe du destin, le Schéma de cohérence territorial – qui vise à protéger les équilibres péri-urbains dans une optique de « développement durable » – donne en abréviation… le Scot ! Coquin de sort !

Reste la question de l’esthétique, du bruit et de l’odeur, qui offusquent tant la délicatesse de ces estivants fortunés en quête d’une Provence fidèle aux images du magazine Côté Sud. Le champ des Orset n’est pas bordé de cyprès taillés en colonnes gréco-romaines, ni de buissons boule-de-lavande travaillés au coupe-ongles, comme sur le domaine de Ridley Scott. L’ambiance est plus foutraque chez les Orset. « Hétéroclite », selon une adjointe au maire, pour ne pas dire bordélique. Pour autant, elle dénature moins le paysage que certains délires de parvenus. « Les riches s’installent en Provence pour la carte postale, commente Christophe, c’est joli mais ça ne vit pas et ça ne fait pas vivre le pays. La préoccupation première d’un agriculteur, c’est son activité. L’esthétique, ça vient avec le temps et l’argent. Évidemment, pour eux tout est facile. » Et d’évoquer les conflits qu’essaime l’indécence de ces richards : écoulement d’eaux de piscine sur des terres agraires, passe-droits administratifs sur l’accès à la terre [3], entassement des ordures ménagères, mépris vis-à-vis des locaux (on dit que le cuisinier de Mister Scott se fournit exclusivement auprès de traiteurs parisiens), volonté de faire disparaître les dernières traces d’activité paysanne, non-respect des droits communaux, etc. Exemple parmi d’autres, en février 2009, Patrick Bruel décide de clôturer ses dix hectares de propriété, fraîchement acquis près de l’Isle-sur-la-Sorgue, pour se protéger des importuns. Il condamne par la même occasion un chemin de promenade pratiqué par les riverains. De plus, en payant au prix fort son caprice de star, Bruel a fait tripler le prix du terrain. « À Oppède, c’est Scott qui a quasiment fixé le prix de la terre, rappelle Christophe. Nos anciens étaient peut être plus influençables face à la célébrité et à l’argent, mais moi je n’en ai rien à foutre. Je ne partirai pas de mon terrain à moins de cinq millions d’euros ! Une somme extravagante pour 8000 m2, mais c’est pour me mettre au même niveau que lui. » Au fait, le prochain long-métrage de Ridley Scott est consacré à Robin Hood. Vous savez, le hors-la-loi qui volait les riches…

Article publié dans CQFD N°73, décembre 2009, actuellement en kiosques.


[1] La distance réglementaire entre une habitation et un poulailler est de 26 mètres.

[2] Six procédures sont menées contre la mairie pour un coût de 2 600 euros chacune. Résultat du procès devant le tribunal administratif de Nîmes, au 10 décembre dernier, de nouveau débouté et condamné à verser un total de 4 000 euros à la commune d’Oppède au titre des frais de justice !

[3] En 2006, la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural (SAFER, voir CQFD n° 64), censée aider les jeunes agriculteurs à accéder à la terre, a même donné son accord en un temps record pour que Ridley Scott achète une terre mitoyenne à celle des Orset, au détriment de ceux-ci alors qu’ils étaient en principe prioritaires. Le terrain étant agricole, Scott l’a fait acheter par un de ses hommes liges qui, après avoir défoncé le sol et balancé de l’ammonitrate, a planté de l’orge pour la forme.





>Réagir<

LA PROVENCE DE RIDLEY SCOTT
Calagan | 5 janvier 2010 |

D’un côté l’esthétique provencale pour les millionaires américains, de l’autre la protection des animaux par les classes moyennes parisiennes : il ne fait pas bon élever des poules aujourd’hui…

Heureusement, il reste encore beaucoup d’autres occasions de se faire emmerder par ceux qui ne partagent pas ta vie.

LA PROVENCE DE RIDLEY SCOTT
angelo | 16 décembre 2009 |
Bon, c’est très simple et pour le coup, politiquement correct : il faut juste mettre Ridley Scott (comme un mauvais alien qu’il est) dans un charter et hop, retourne dans ton Kentucky ! Y’a quelqu’un qui peut appeler Besson ? LA PROVENCE DE RIDLEY SCOTT
| 16 décembre 2009 |

L’élevage est l’activité humaine la plus indigne et la plus dégradante qui soit. Que des massacreurs d’oiseaux à la recherche de profit soient estampillés « bio » donnerait plutôt davantage envie de leur voler dans les plumes.

D’un autre côté, il faudrait que M. Scott soit conséquent et ne mange pas d’animaux morts, ce qui n’est pas certain. Il est plus vraisemblable qu’il ne veuille pas savoir dans le détail ce qui se passe avant l’arrivée de sa côtelette d’agneau dans son assiette…

LA PROVENCE DE RIDLEY SCOTT
| 15 décembre 2009 |
C’est un bon cas pratique pour un sujet sur l’identité nationale, ca…
 

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