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CQFD N°072


FAIT-DIVERS ET SOCIÉTÉ

AMOURS CHIENNES

Mis à jour le :16 décembre 2009. Auteur : Sébastien Navarro.

Un « acte monstrueux » opéré par des « salopards », glapit le maire du village, qui a porté plainte. Un soir d’été, deux jeunes abrutis d’ennui, un chien brûlé vif, des stars cynophiles, une curée médiatique, deux procès pour l’exemple… Immersion dans la France profonde.

SPIRA DE L’AGLY, village de trois mille âmes, cerné de vignes et perché à une dizaine de bornes au nord-ouest de Perpignan. Le bourg a tout d’un bled tranquille, mais quand on interroge la buraliste sur ce fait-divers qui a saisi d’effroi la région, le visage se crispe. « On en a marre que le village soit associé à cette histoire, de l’eau a coulé sous les ponts depuis. » Et si on tente une amorce de critique de l’hallali médiatique qui s’en est suivi à l’encontre des « barbares », la crispation se fait hostile : « Enfin, quand on touche à un chien, un enfant ou une personne âgée, c’est normal qu’il y ait un fort sentiment d’injustice ! »

Un chien. Mambo. C’est le nom qu’on a donné au clébard miraculé. Le drame s’est produit dans la nuit du 9 au 10 août. Deux jeunes « désoeuvrés » décident de foutre le feu à un clebs errant. L’animal sera recueilli le lendemain matin et conduit au dispensaire de la SPA. Brûlé sur 40 % du corps, son pronostic vital est engagé. Un élan de solidarité éclôt, puis ne cesse d’enfler. Une manif réunit plus de 200 personnes à Perpignan, avec des pancartes exhibant d’insoutenables photos du chien bandé et agonisant. Les médias braquent leur projo sur le clébard martyr dont la cause devient nationale. Bardot mobilise les forces vives de sa fondation. Une pétition récolte plus de 11000 signatures, des dons affluent de toute part et même du show-biz, Drucker et Zidane en tête. 14 000 euros au total. Plus fort : Delon himself dépêche son propre vétérinaire au chevet de Mambo. D’où sans doute le miracle : Mambo survit.

Café Le Talon, unique troquet du village. Derrière son comptoir, la barmaid nettoie ses verres face à une salle vide. Il paraît qu’il règne dans le village un climat d’insécurité, ce sont les mots d’une habitante croisée juste avant d’entrer. La serveuse sourit : « J’ai jamais eu de problèmes avec les jeunes et pourtant je ne suis pas d’ici. » Elle exhibe une menotte couleur café. Et cette histoire de chien brûlé, ce barouf médiatique, ces appels au lynchage… Qu’est-ce qu’il leur a pris à ces jeunes ? « C’est un coup de folie, un pari idiot, un jeu d’enfants qui a mal fini, explique la femme, mais y a des gens ici, on dirait qu’ils veulent leur mort, à ces jeunes. » Leur mort ?! Petit florilège de sentences proposées sur le web, suite à la publication d’un article dans La Dépêche du 21 août. Mylenium : « Ces 2 pourritures (non, ce ne sont pas des humains !) méritent exactement la même chose et bien pire encore ! Les brûler et les couper en morceaux. » Willsie : « Je les fouetterais sur la place publique, et je les brûlerais au même degré qu’ils ont fait au pauvre chien !! » Avant de se raviser : « Je ne veux pas qu’on réinsère ces 2 assassins, je veux qu’ils aient la perpétuité au fond d’une prison ! » Avis partagé par Parpaing de 20, à condition « que certains détenus leur apprennent un peu la vie sous les douches ». Plus soft, Bruno81 propose de « leur couper une main » et Michel « qu’on affiche leur photo dans les rues, de la sorte chacun aura le loisir de leur cracher à la gueule s’il les rencontre. » Quant au maire, responsable et pragmatique, il aura déclaré publiquement : « C’est un acte de salopards. Il doit être très sévèrement puni. La commune paie les frais médicaux pour soigner le chien. Mais nous présenterons la facture à la famille. Ici, les chiens font partie de notre vie quotidienne. »

À la terrasse du troquet, Laurent sirote son caoua. Alors, ce climat d’insécurité ? Le jeune espiranenc se marre : « C’est vrai que quelques jours avant il y avait eu l’incendie de la salle de danse, mais ça n’a rien à voir avec le chien. Soyons clairs, ce qu’ils ont fait à ce chien est cruel, mais il y a quand même un gros décalage entre les sanctions et les faits. Là, c’est un retour au Moyen Âge. » Les sanctions, parlons-en. La fille de 22 ans, complice (elle aurait tenu le chien tandis que le garçon l’aspergeait d’essence) a été jugée le 15 septembre. Verdict : six mois ferme. Le principal accusé, un mineur, doit être jugé en décembre. Il encourt deux ans de taule et 30 000 euros d’amende. « Tu sais qu’ils ont amené le chien dans la salle d’audience !?, s’exclame Laurent. Et il y avait des centaines de personnes présentes lors du procès ! » D’une manière générale, qu’est-ce qu’il y a comme activités dans le village pour les jeunes ? « À part les deux trois fêtes annuelles, rien. Le véritable drame, c’est qu’il n’y a pas eu de réponse éducative à cette histoire. Résultat : le village s’est trouvé clivé en deux camps et les politiques ont instrumentalisé l’affaire à leurs fins personnelles. »

Plus loin, des vieux tapent le carton dans un local sombre, tandis que d’autres occupent le boulodrome. Sur le local de la mairie, trois affiches du Souvenir français indiquent avec fierté que 260 0000 euros ont été dépensés pour la rénovation et l’entretien des stèles et autres monuments dédiés à nos morts pour la patrie. C’est toujours ça que ces salauds de jeunes n’auront pas !

Article publié dans CQFD n°72, novembre 2009.






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