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CQFD N°072


CHRONIQUE DE GUERRE

FIERTÉ SANS PAPIERS

Mis à jour le :16 décembre 2009. Auteur : Gilles Lucas.


C’est un morceau de carton de couleur bleue, qui dit : « Carte de gréviste ». Depuis le 12 octobre, date à laquelle plusieurs milliers de travailleurs sans papiers sont allés à la grève, principalement en région parisienne, ce bristol du pauvre fait office de carte d’identité. Marquée d’un numéro, elle est délivrée par la CGT, qui en conserve un double afin de pouvoir authentifier, dit-elle, la qualité de gréviste du porteur. À côté du nom de la boîte dans laquelle bosse le sans-pap’est écrit l’alias sous lequel il est employé comme manoeuvre, plongeur ou agent d’entretien – souvent depuis des années, pour un patron feignant d’ignorer sa situation. Mais surtout, en plus de ces indications, c’est son véritable patronyme qui apparaît là, comme si la clandestinité et la peur de l’arrestation s’étaient quasi évaporées. « Ce qui est important, c’est qu’on existe avec nos vrais noms, on ne se cache plus », se réjouit Traoré, un des occupants d’une agence d’intérim ISS. « Depuis des années, je travaille sur les voies pour la RATP. Je n’ai jamais parlé à mes collègues de ma situation. Ils ne savent rien. J’avais trop peur qu’ils me dénoncent », rappelle Moussa, manœuvre dans le bâtiment pour la société Randstad. « Dire à mon patron que je suis sans papiers, c’était risquer de me faire foutre dehors. Non pas qu’il ne sache pas que je suis en situation irrégulière, il en profite bien sûr, mais à condition que lui et moi fassions comme si tout était normal. » Abdou : «  J’en connais qui avec leur carte de gréviste ont passé des contrôles de police !  » Rapport de force créé par cette grève reprenant le flambeau de celle de l’an passé, qui avait permis l’ouverture de 2 500 dossiers de régularisation ? Ou illusion, comme semble le confirmer cet autre qui,le 19 octobre, a été arrêté à Belleville ? « J’ai montré ma carte de gréviste, ils ont dit ça sert à rien,tu n’as pas de papiers,tu dois être reconduit à la frontière. [1] »

Le 26 octobre, devant cette agence d’intérim occupée dans le XIIe arrondissement, l’arrivée d’une voiture de police a fait fuir des vigiles qui intervenaient violemment contre le piquet. Le premier assaut avait été mené à coups de bombe désodorisante. «  Ça pue ici !  », avaient éructé les nervis avant de bousculer les occupants. Souleymane : « C’est nouveau de voir les flics nous protéger ! Peut-être que certains policiers en ont marre de faire ce travail de chasse aux sans-papiers. » À l’instar de cet agent de la paix qui, dès 2007, déclarait : « Je vis de plus en plus mal ce métier,si c’est pour détruire la vie des gens au lieu de la servir. […] Quand les supérieurs nous donnent certaines directives,on a le moral dans les chaussettes. [2] »

Alors que des habitants du quartier apportent pizzas et jus de fruits, assis sur un banc, un jeune raconte comment il s’est retrouvé en taule après avoir frappé son patron qui ne voulait pas le payer : « Au juge, j’ai dit que j’étais gabonais. J’ai inventé un nom de village. Ils ont fait des recherches et n’ont rien trouvé. Maintenant, ici, tout le monde sait comment je m’appelle et d’où je viens. C’est un sacré changement.  » À l’écart, un géant, employé de la boîte de vigiles, fait les cent pas : « Je suis ukrainien. Je comprends ces gars-là. Mais je suis pas d’accord avec les syndicats, qui profitent d’eux pour foutre le bordel. Vous savez, moi, je suis communiste. L’ennemi, il n’est pas ici. L’ennemi, c’est l’Amérique. » Et, précisant son point de vue : « Je suis devenu français en m’engageant dans l’armée. » Ces sans-papiers n’en ont sûrement pas fait autant que lui pour la patrie…

Article publié dans CQFD n°72, novembre 2009.


[1] www.parisseveille.info/centre-de-retention-de-vincennes,2010.html.

[2] [http://ceciestunexercice.wordpress.com/2007/12/07/des-policiers-excedes-par-la-chasse-aux-sans-papiers/.





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