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CQFD N°072


ÉGAREMENT DU COURRIER

FACTEUR EN GRÈVE DE LA FAIM

Mis à jour le :16 décembre 2009. Auteur : François Maliet, Nicolas Arraitz.

Alors qu’au Parlement, on prépare la revente de La Poste en la transformant en société anonyme, sur le terrain, la casse du service public préféré des Français se poursuit à marche forcée, au grand dam des salariés. Reportage au bureau de Martigues (13), en grève.

A DISCUTE SÉVÈRE autour du brasero, le 2 novembre 2009, devant le bureau de poste de Martigues. Au milieu des collègues et des usagers venus apporter leur soutien, et alors qu’un bureaucrate de la CGT tente de convaincre Sébastien de se réalimenter, un huissier apporte à ce dernier sa convocation devant le conseil de discipline. « Retards répétitifs  », « non-respect du règlement intérieur avec récurrence », « insubordination récurrente avec récidive » (‘tention, pas pareil !), « violence verbale, injure et menace à l’encontre d’un supérieur hiérarchique » sont les motifs invoqués avec, pour clore la salve, une improbable accusation de « désorganisation du service »…
Facteur et délégué syndical SUD-PTT, Sébastien Osman sentait bien que sa direction lui collait à la sacoche, lui qui accumulait les convocations dans le burlingue du chef d’établissement.Jusqu’au jour, malheureux, où un « Je ne vais pas me laisser enculer ! » lui a échappé. Le 18 juin dernier, il écope d’un retrait de service, puis, après enquête administrative, se voit octroyer une méchante mise à pied à titre conservatoire, en attendant le conseil de discipline dont la convocation vient d’atterrir sur son duvet. Il risque une exclusion temporaire de deux ans avec, pour sûr, la suppression de ses faramineux émoluments.

Sa petite phrase lui vaut « insubordination » et « violence verbale »… Mais qu’en est-il de la « désorganisation du service » ?… Comment aurait-il pu, seul, mettre à sac la poste de cette petite ville des Bouches-du-Rhône, dont le chef d’établissement n’est pas moins qu’un militaire à la retraite ? Selon les facteurs rencontrés ce soir-là, la baderne use et abuse de « harcèlement moral ». « Les femmes sortent de son bureau en pleurant et les hommes en tremblant. » D’ailleurs, ne vient-il pas d’être relevé de ses fonctions pour plusieurs irrégularités dont une suspicion de harcèlement sexuel sur une employée en CDD ? Ce bidasse hyperautoritaire a été « envoyé ici pour casser les gens », selon les troupes en rébellion. La direction n’a visiblement pas pardonné aux postiers martégaux leur rôle moteur dans le mouvement de grève départemental qui a paralysé le courrier pendant deux semaines en mai 2008, en opposition au projet Facteur d’avenir. Elle a voulu faire craquer Sébastien, une des têtes visibles, pour l’exemple.

En désespoir de cause, il s’est mis en grève de la faim le 14 octobre, exigeant sa réintégration et celle de son collègue Fabien, licencié récemment pour un jour d’absence soi-disant non justifié. Leurs camarades du bureau avaient cessé le travail deux jours avant (42 grévistes sur 45 à la distribution) pour le soutenir ainsi que pour dénoncer la réorganisation du service baptisée Facteur d’avenir. Cette réforme nationale souffle, discrètement mais activement, un vent mauvais de compétitivité et de rentabilité dans les voiles du vieux service public. Au cas où… Car si, début novembre, le ministre chargé de l’industrie Christian Estrosi pipeautait en affirmant que l’entreprise publique serait « imprivatisable », au même moment était examiné au Sénat le projet de sa transformation en société anonyme à capitaux publics. Et Henri Guaino était nettement plus tranchant : « Il n’y a jamais rien d’éternel », persiflait le conseiller spécial du riquiqui Sarkozy. « Rien d’éternel »… Comme les salariés de France Télécom.

Dans les bureaux de poste, la « modernisation  » à marche forcée fleure bon la satisfaction des futurs actionnaires. À Martigues, le tri général du courrier, qui prenait d’ordinaire quarante minutes avant les tournées, est presque totalement mécanisé suite à l’acquisition de deux machines de 150 000 euros chacune, sans compter les coûts de maintenance. Un « progrès » justifiant la suppression de dix postes. Mais le temps de travail dégagé a servi de prétexte à l’allongement éhonté des tournées et, même en danseuse, les facteurs les plus expérimentés ne tiennent plus le rythme : « Avant, c’était “fini-parti”, par accord tacite avec la direction, explique un préposé en grève. Aujourd’hui, on en est rendus à réclamer une pointeuse pour pouvoir prouver nos heures travaillées gratis, et l’ineptie de leur réorganisation ! ». Une jeune intérimaire courageuse, qui s’affiche en compagnie des grévistes malgré son statut précaire, s’énerve : « On nous fait des contrats de 28 heures par semaine, mais on bosse au moins dix de plus.Comme on nous change de tournée presque tous les jours, on ne connaît pas le quartier, on galère. »

Du fond de sa couche, installée dans un fourgon loué par SUD, Sébastien fulmine, la colère toujours vive malgré les vingt jours sans casser la croûte : « Quand je participais aux négociations sur l’application de Facteur d’avenir avec la direction –à l’époque, elle avait essayé de me soudoyer, en m’offrant trois échelons de mieux, moi qui n’ai pas bougé depuis que je suis syndicaliste !–, je disais aux copains : “Ça va être une boucherie.” Ils croyaient que j’exagérais. Aujourd’hui, ils viennent me dire que j’avais raison ! » D’un cadre venu le persuader d’abandonner son jeûne, il a appris qu’il y a, en moyenne,deux conseils de discipline par semaine dans le département. « C’est un plan social déguisé, commente l’affamé. Imagine le chiffre par an au niveau national ! » Selon la direction de La Poste,les sanctions contre les fonctionnaires sont stables, avec 1 185 cas en 2008. Mais « concernant les salariés [contractuels, embauchés en CDD ou CDI de droit privé] l’année 2008 confirme l’augmentation constatée les années précédentes  », souligne la Direction des opérations de ressources humaines de La Poste [1]. « On constate une forte proportion de fautes à caractère comportemental, notamment des abandons de poste ou des absences prolongées. » Selon Serge, facteur mis à pied depuis un an, ces abandons sont souvent le fait « de gens à bout, au bord de la dépression ». Mais pour la direction, tout émoustillée de se faire privatiser à sec, il est déplorable que, « même si ce type de faute impacte généralement moins la clientèle que les atteintes à la probité, les conséquences qu’elles entraînent en termes de désorganisation des services [soient] particulièrement préjudiciables à la bonne marche de l’entreprise  ». Quand viendront les premières vagues de suicides, la même brochure évoquera à coup sûr une épidémie de « problèmes familiaux »…

Sébastien n’a pas avalé une boîte d’anxiolytiques, mais son action met tout de même ses jours en danger. « Entre le treizième et le quinzième jour, ça a été très dur, je me sentais crever, explique-t-il. Là ça va mieux, mais j’entre dans la période critique, avec de possibles séquelles, aux reins en particulier. » Il n’aura pas à en arriver là : vendredi 7 novembre, la direction départementale a finalement reconnu que cette « organisation du travail engendre des dépassements d’horaires  », et elle s’est engagée à ce que les sanctions prononcées à l’encontre de Sébastien soient minimes.
Il n’empêche : « C’est insultant, ce qu’ils nous font !, marmonnait Michel ce soir-là, les paumes tendues vers le brasero. Plus je vieillis, plus je deviens méchant ! »

Article publié dans CQFD n°72, novembre 2009.


[1] Dans Bilan annuel relatif aux sanctions disciplinaires des fonctionnaires et salariés, année 2008.





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