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CQFD N°072


CE QUE PEUT CACHER UN MUR QUAND IL S’EFFONDRE

L’ÉGALITÉ + LA LIBERTÉ, CE N’ÉTAIT PAS POSSIBLE ?

Mis à jour le :17 décembre 2009. Auteur : Gilles Lucas, Nicolas Arraitz.

Non, il n’était point aisé de faire tenir leurs promesses aux deux frères ennemis de la guerre froide. Nous savons bien que la liberté à l’Ouest comme l’égalité à l’Est n’étaient que des mirages, des figures rhétoriques de la propagande et du marketing. Pourtant, les populations séquestrées par la bureaucratie « communiste » ont pu croire à une « troisième voie » qui allierait les deux espoirs. Une troisième voie qui, en 1989, restait à inventer, en profitant du vide temporaire laissée par une nomenklatura en déliquescence. Et cette « Estalgie » ne doit surtout pas être confondue aujourd’hui avec une nostalgie du système stalinien. Guillaume Paoli, auteur d’un Éloge de la démotivation (Éd. Lignes, 2008) et philosophe au théâtre de Leipzig, nous rappelle quelques-unes de ces dissidences trop vite enterrées.

BERLIN ANNÉE ZÉRO

CQFD : Nous nous sommes laissé dire qu’à la chute du mur de Berlin, dans la foule en liesse, il n’y avait pas que des partisans de la libre aliénation dans le libre marché… Vrai ou faux ?

Guillaume Paoli : Tout d’abord, la chute du mur n’est pas l’évènement déterminant dans cette séquence, même s’il a eu la plus forte charge symbolique. Le moment déclencheur a lieu un mois auparavant, le 9 octobre 1989 à Leipzig, quand 70 000 personnes manifestent spontanément contre le régime. La situation est très tendue, les hôpitaux sont en état d’urgence, l’armée est mobilisée mais n’intervient pas, parce que, comme on le sait aujourd’hui, Gorbatchev a fait savoir que ses troupes stationnées là ne bougeront pas. Dès lors, il est clair pour tous dans le pays que le régime n’a plus la force de réprimer, qu’il existe donc de fait un vide de pouvoir. Et celui-ci va durer un an, jusqu’à l’unification le 3 octobre 1990. Évidemment, cette grande vacance du pouvoir va permettre l’émergence d’une foule d’initiatives autonomes. C’est ce que l’écrivain Christoph Links nomme « la merveilleuse année de l’anarchie ».

En quoi les évènements de RDA en 1989 se distinguent-ils de ce qui se passe au même moment en Pologne, en Tchécoslovaquie ou en Hongrie ?

G. P. : Il faut revenir, avec le recul, sur ce qu’on nomme communément « l’effondrement du socialisme  ». Pour faire bref : les apparatchiks se sont transformés en oligarques. Ils ont balancé l’idéologie et le parti aux poubelles de l’histoire pour conserver le pouvoir. Soit dit en passant, ils ont donné là une belle leçon de marxisme à tous ceux qui, à l’Ouest, croyaient que le pouvoir de la bureaucratie, c’était l’idéologie. Ce qui fonde le pouvoir, selon Marx, c’est la propriété. Et le gâteau de la propriété d’État, les bureaucrates se le sont partagé, autour de démocratiques tables rondes, avec une partie de l’intelligentsia non communiste, les réseaux de trafiquants et les émigrés affairistes. La différence, en Allemagne de l’Est, c’est qu’on n’avait nullement besoin de constituer en vitesse une classe indigène de propriétaires, tout a même été fait pour l’empêcher. Le capital ouest-allemand attendait depuis longtemps de pouvoir rafler toute la mise. Et les bureaucrates de RDA savaient pertinemment qu’il n’y aurait aucune place pour eux dans le festin. Voilà pourquoi eux se sont arc-boutés jusqu’au dernier moment, freinant des quatre fers les « réformes » qui avaient lieu ailleurs.
C’est aussi la partition allemande qui explique qu’ici, l’opposition était nettement plus, disons, « socialiste libertaire » (avec une forte composante « protestante de base ») que dans les autres pays satellites. Ceux qui désiraient vivre dans une Allemagne capitaliste n’avaient pas besoin de manifester pour cela, puisqu’il en existait déjà une à l’Ouest ! Il s’efforçaient d’y émigrer – et il faut se rappeler de la pression énorme aux frontières tchèque et hongroise lors de l’été 89. Le moteur qui a accéléré l’unification, ce ne sont pas les manifestations, mais le spectre d’une immigration massive en RFA. Et le nationalisme, qui a joué un rôle si important dans les autres pays de l’Est, ne pouvait évidemment pas pousser au maintien d’une demi-Allemagne. Donc, paradoxalement, il existait une sorte d’alliance objective entre le régime et ses contestataires dans la volonté de maintenir la souveraineté du pays, de s’opposer à la colonisation par l’Ouest. Ce qui explique d’ailleurs le rôle ambigu de la Stasi dans cette affaire.

Et la chute du Mur dans tout ça ?

G. P. : Bien sûr, même les manifestants qui voulaient conserver la RDA ont fêté la fin de cette absurdité. L’argument courant à l’époque était : seule la liberté de circuler peut mettre fin à l’exode massif. Ce dont on peut douter, d’ailleurs. Le Mur avait été précisément construit pour endiguer l’hémorragie de force de travail. Mais il était clair que la frontière était aussi ouverte dans l’autre sens et que désormais le capital ouest-allemand allait s’y engouffrer. Confrontées à cette dynamique, les initiatives autonomes se savaient condamnées à terme, liquidées par la promesse des « paysages florissants » faite par Kohl. Beaucoup de gens y ont cru et regrettent leur naïveté d’alors. Mais je crois, malheureusement, que pour pouvoir critiquer la logique marchande, il faut d’abord en avoir fait soi-même l’expérience. On dit depuis en forme de boutade : « Le parti nous mentait sur le communisme,mais le pire, c’est qu’il disait la vérité sur le capitalisme. » Et puis il y avait aussi une dose de réalisme désabusé dans ce processus : vu le délabrement de l’industrie, combien de siècles aurait-il fallu à une Allemagne de l’Est, si autogérée fût-elle, pour pouvoir disposer de machines, d’ordinateurs ou de moyens de communication utilisables ?

Comme dans la blague cubaine (« OK pour le socialisme, mais avec les avantages du capitalisme ! »), y a-t-il eu des tentatives de réflexion sur « On veut l’égalité + la liberté » ?

G. P. : À relire les tracts et proclamations d’alors,on voit que toutes les discussions tournent autour de la recherche d’une « troisième voie » politique, et que la « démocratie des spectateurs » de l’Ouest est aussi peu désirée que le socialisme de caserne. Il existait une connaissance remarquablement répandue des théoriciens d’un « socialisme dans la liberté », de Rosa Luxemburg à Rudolf Bahro. Mais c’est aussi ce qui fait l’anachronisme de ce mouvement, en pleine offensive néolibérale. Et il est tout aussi évident que les acteurs sont dans l’ignorance la plus totale des conditions du marché mondial, duquel pourtant la RDA était loin d’être coupée, ne serait-ce que par les dettes faramineuses contractées auprès de la RFA. De sorte que l’idée d’une troisième voie, si sympathique soit-elle, n’était concevable qu’en vase clos. Dès que le vase est brisé,se pose la question tragique : veut-on vraiment réaliser l’idéal politique à quelques millions et en autarcie, et donc reconstruire un mur symbolique nous abritant de « l’étranger capitaliste » (comme disaient les bureaucrates) ? La réponse était courue d’avance.

Y a-t-il eu des expériences pratiques de « libre association » ?

G. P. : Là encore,la question centrale est celle de la propriété. Le slogan d’octobre 1989, « Nous sommes le peuple », était explicitement dirigé contre le mensonge officiel qui nommait les possessions de l’État « propriété du peuple ». C’était : on vous prend au mot,réalisons la propriété du peuple. Pendant cette année 1989-1990, nombre d’entreprises ont été de facto dirigées par des conseils de travailleurs librement élus. À la campagne également, les coopératives agricoles fonctionnaient sans la tutelle des planificateurs. Même la radio nationale était aux mains d’un conseil de journalistes, et il y régnait une liberté de parole dont on ne peut que rêver aujourd’hui. Il y avait des « conseils de marins et soldats » dans l’armée, dont le dernier ministre de tutelle fut d’ailleurs un objecteur de conscience chargé de la liquider  ! Des municipalités ont organisé leurs propres élections libres et sans parti. Une foule d’immeubles ont été squattés, des bâtiments publics ou officines du Parti occupés. C’est ce moment subversif qui fait dire aujourd’hui à beaucoup de gens : « Je ne suis pas nostalgique de la RDA, mais de 1989. » Après l’unification, cette effervescence a perduré quelque temps encore, mais, bien évidemment, la « propriété du peuple » a immédiatement été engloutie par la privatisation. Ce que l’histoire officielle nomme « révolution pacifique » a été une restauration pacifique. Les immeubles et les terres ont été restitués aux propriétaires qui avaient été expropriés en 1949, l’appareil industriel racheté à prix cassé (et le plus souvent démantelé) par les firmes de l’Ouest, etc. Et ici, le rouleau compresseur des privatisations s’est présenté comme un généreux cadeau offert par la RFA.Il faut être bien ingrat pour refuser un cadeau…

La crise financière et le renflouement des banques par l’État, ça fait rire, à l’Est ?
G. P. : On entend des réflexions du genre : en 1989, la RDA fêtait ses 40 ans pendant que le socialisme s’écroulait autour d’elle ; en 2009, la RFA fête les 20 ans de sa victoire, et le capitalisme s’écroule à son tour.Il est certain que beaucoup de gens envisagent de manière plus sereine l’éventualité d’une faillite du système. Ils connaissent déjà. Comme disait un prolo berlinois en 1990 : « En fait, ici rien n’a changé, à part le système ! » Ceci dit il, n’y a pas trop de quoi rire dans des régions qui, crise ou pas,sont en friche, se vident de leur jeunesse et n’ont aucune perspective de changement. En fait de paysages florissants, mis à part trois ou quatre villes et quelques zones touristiques, le libre marché a fait de l’Allemagne de l’Est un désert.




Un tract prophétique de l’époque :
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C’EST LA RÉPUBLIQUE BANANIÉRE QUE VOUS VOULEZ ?

Vous avez conquis la cogestion de vos entreprises – Est-ce pour vous faire licencier par Daimler et Krupp ?
Vous avez brisé le monopole du pouvoir – Est-ce pour être dirigés par le pouvoir des monopoles ?
Vous avez remis en cause les privilèges des bureaucrates – Est-ce pour les abandonner à d’autres ?
Vous avez mis la Stasi en déroute – Est-ce pour laisser place à l’Office fédéral de protection de la constitution ?
Voulez-vous vraiment échanger les queues devant les magasins contre les queues dans les agences pour l’emploi ?
N’avez-vous révélé les trafics d’armes de la bureaucratie que pour laisser faire les trafiquants d’armes de l’Ouest ?
Voulez vous gagner votre bien-être sur le dos du tiers-monde ?
Vous étiez fiers que notre pays ait au moins su régler leur compte aux nazis – Est-ce pour ouvrir la porte à l’extrême droite ?
Et votre souci de protéger l’environnement, le laisserez-vous étouffer dans des sacs en plastique ?
Avez-vous envie de voir ici aussi des requins immobiliers et des sans-abri ?
Avez-vous pris la rue pour vous faire enterrer ? PAS NOUS !

MANIFESTATION CONTRE LA VISITE DE KOHL Pour le maintien de la souveraineté de la RDA !
Contre la liquidation générale et la réunification !
Le 19 décembre 1989 à Alexanderplatz.





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L’ARRIÈRE-GOÛT D’UN RENDEZ-VOUS MANQUÉ

« L’histoire monstrueuse du marxisme-léninisme montre ce qu’un mouvement d’émancipation ne peut pas et ne doit pas être. Elle ne permet nullement de conclure que le capitalisme et l’oligarchie libérale sous lesquels nous vivons incarnent le secret enfin résolu de l’histoire humaine. »
Cornelius Castoriadis, 25 avril 1990.


VINGT ANS APRÈS, nombreux sont les Ossis – ces Allemands nés à l’Est – qui se sentent encore proches du socialisme. L’élection législative du 27 septembre 2009 en a été une preuve éloquente. Alors que les quartiers historiquement ancrés à l’Ouest ont soutenu majoritairement la CDU (parti de droite), à Berlin-Est, c’est Die Linke (parti antilibéral) qui arrive en tête.
Franziska, une architecte originaire de l’Est, a voté Die Linke. Elle avait 20 ans à la chute du Mur. « En 1989, nous étions pour la liberté d’expression et de circulation, contre la domination politique de la Russie et contre les pratiques de la Stasi, mais pas contre le socialisme. » Selon elle, dans les années 80, l’élite de l’opposition en RDA n’était pas anticommuniste, mais souhaitait un socialisme meilleur. Elle évoque le philosophe Rudolf Bahro, le chanteur Biermann ou encore Robert Havemann,ce professeur exclu de l’université en 1964 pour avoir prôné le renouveau du marxisme. Rencontrée avec des amis proches, Franziska confie que tous sont nés à l’Est : « Nous avons grandi avec les mêmes références. Ça forge une identité. Quand on rencontre un Allemand aujourd’hui, on devine en quelques minutes de quel coté du Mur il est né. » Très critiques face à la société de consommation, ces Berlinois attachés au « socialisme démocratique » disent avoir grandi avec plus d’humilité dans une société où la solidarité était vitale du fait de l’absence de moyens. « Nous avions moins la pression de la réussite scolaire car, de toute façon, trouver un bon emploi, c’était perdu d’avance ! », s’esclaffe Hanz, un ami de Franziska. Mais tous se refusent à l’Ostalgie, ce jeu de mot entre Ost – Est en Allemand – et nostalgie, qui est pour eux trop souvent caricaturé à l’Ouest.Ils ne regrettent évidemment pas la brutalité du système politique de la RDA, mais ils avouent que leurs espérances étaient différentes, ce 9 novembre 1989.Un exemple évoqué : la mise aux normes des structures économiques est-allemandes à l’économie de marché, qui s’est traduite par la privatisation de 14000 entreprises d’État. La supervision de ce processus fut confiée à un organisme de droit ouestallemand, la Treuhandanstalt. « Notre révolution a été trahie, Helmut Kohl et la CDU nous ont imposé un copié-collé du modèle ouest-allemand », expliquent ces acteurs de la chute du Mur. Trois jours après, la firme Coca-Cola distribuait déjà des échantillons de sa célèbre boisson gazeuse dans Berlin-Est.
Se réclamant de la gauche « non dogmatique  », Anika et Jurgen vivent dans un des nombreux squats de Rigaer Straße, quartier de Friedrichshain. « Bien sûr, on vit mieux aujourd’hui que sous la RDA, mais s’arrêter à ce constat, c’est refuser toute activité cérébrale digne de ce nom. » Le couple s’inquiète des dérives sécuritaires des démocraties libérales : « La Stasi avait fiché un million d’Allemands, mais aujourd’hui le recours massif au fichage ADN n’estil pas tout aussi pernicieux ? »

Jean-Sébastien Mora

Article publié dans CQFD n°72, novembre 2009.






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