BERLIN ANNÉE ZÉRO
CQFD : Nous nous sommes laissé dire qu’à la chute
du mur de Berlin, dans la foule en liesse, il n’y avait
pas que des partisans de la libre aliénation dans
le libre marché… Vrai ou faux ?
Guillaume Paoli : Tout d’abord, la chute du mur
n’est pas l’évènement déterminant dans cette
séquence, même s’il a eu la plus forte charge symbolique.
Le moment déclencheur a lieu un mois
auparavant, le 9 octobre 1989 à Leipzig, quand
70 000 personnes manifestent spontanément contre
le régime. La situation est très tendue, les hôpitaux
sont en état d’urgence, l’armée est mobilisée mais
n’intervient pas, parce que, comme on le sait aujourd’hui,
Gorbatchev a fait savoir que ses troupes stationnées
là ne bougeront pas. Dès lors, il est clair
pour tous dans le pays que le régime n’a plus la
force de réprimer, qu’il existe donc de fait un vide
de pouvoir. Et celui-ci va durer un an, jusqu’à l’unification
le 3 octobre 1990. Évidemment, cette grande
vacance du pouvoir va permettre l’émergence d’une
foule d’initiatives autonomes. C’est ce que l’écrivain
Christoph Links nomme « la merveilleuse année
de l’anarchie ».
En quoi les évènements de RDA en 1989 se distinguent-ils de ce qui se passe au même moment en Pologne, en Tchécoslovaquie ou en Hongrie ?
G. P. : Il faut revenir, avec le recul, sur ce qu’on
nomme communément « l’effondrement du socialisme
». Pour faire bref : les apparatchiks se sont
transformés en oligarques. Ils ont balancé l’idéologie
et le parti aux poubelles de l’histoire pour
conserver le pouvoir. Soit dit en passant, ils ont
donné là une belle leçon de marxisme à tous ceux
qui, à l’Ouest, croyaient que le pouvoir de la bureaucratie,
c’était l’idéologie. Ce qui fonde le pouvoir,
selon Marx, c’est la propriété. Et le gâteau de la propriété
d’État, les bureaucrates se le sont partagé,
autour de démocratiques tables rondes,
avec une partie de l’intelligentsia non
communiste, les réseaux de trafiquants
et les émigrés affairistes. La différence,
en Allemagne de l’Est, c’est qu’on n’avait
nullement besoin de constituer en
vitesse une classe indigène de propriétaires,
tout a même été fait pour l’empêcher.
Le capital ouest-allemand attendait
depuis longtemps de pouvoir rafler
toute la mise. Et les bureaucrates de RDA
savaient pertinemment qu’il n’y aurait
aucune place pour eux dans le festin.
Voilà pourquoi eux se sont arc-boutés
jusqu’au dernier moment, freinant des
quatre fers les « réformes » qui avaient
lieu ailleurs.
C’est aussi la partition allemande qui
explique qu’ici, l’opposition était nettement
plus, disons, « socialiste libertaire »
(avec une forte composante « protestante
de base ») que dans les autres pays satellites.
Ceux qui désiraient vivre dans une
Allemagne capitaliste n’avaient pas
besoin de manifester pour cela, puisqu’il
en existait déjà une à l’Ouest ! Il s’efforçaient
d’y émigrer – et il faut se rappeler
de la pression énorme aux frontières
tchèque et hongroise lors de
l’été 89. Le moteur qui a accéléré l’unification,
ce ne sont pas les manifestations,
mais le spectre d’une immigration
massive en RFA. Et le nationalisme, qui
a joué un rôle si important dans les
autres pays de l’Est, ne pouvait évidemment pas
pousser au maintien d’une demi-Allemagne. Donc,
paradoxalement, il existait une sorte d’alliance
objective entre le régime et ses contestataires dans
la volonté de maintenir la souveraineté du pays, de
s’opposer à la colonisation par l’Ouest. Ce qui
explique d’ailleurs le rôle ambigu de la Stasi dans
cette affaire.
Et la chute du Mur dans tout ça ?
G. P. : Bien sûr, même les manifestants qui voulaient
conserver la RDA ont fêté la fin de cette absurdité.
L’argument courant à l’époque était : seule
la liberté de circuler peut mettre fin à l’exode massif.
Ce dont on peut douter, d’ailleurs. Le Mur avait
été précisément construit pour endiguer l’hémorragie
de force de travail. Mais il était clair que la
frontière était aussi ouverte dans l’autre sens et
que désormais le capital ouest-allemand allait s’y
engouffrer. Confrontées à cette dynamique, les initiatives
autonomes se savaient condamnées à terme,
liquidées par la promesse des « paysages florissants » faite par Kohl. Beaucoup de gens y ont cru et regrettent leur naïveté d’alors. Mais je crois, malheureusement,
que pour pouvoir critiquer la logique
marchande, il faut d’abord en avoir fait soi-même
l’expérience. On dit depuis en forme de boutade :
« Le parti nous mentait sur le communisme,mais
le pire, c’est qu’il disait la vérité sur le capitalisme. »
Et puis il y avait aussi une dose de réalisme désabusé
dans ce processus : vu le délabrement de l’industrie,
combien de siècles aurait-il fallu à une Allemagne
de l’Est, si autogérée fût-elle, pour pouvoir
disposer de machines, d’ordinateurs ou de moyens
de communication utilisables ?
Comme dans la blague cubaine (« OK pour le socialisme,
mais avec les avantages du capitalisme ! »),
y a-t-il eu des tentatives de réflexion sur « On veut
l’égalité + la liberté » ?
G. P. : À relire les tracts et proclamations d’alors,on voit
que toutes les discussions tournent autour de la
recherche d’une « troisième voie » politique, et que la
« démocratie des spectateurs » de l’Ouest est aussi peu
désirée que le socialisme de caserne. Il existait une
connaissance remarquablement répandue des théoriciens
d’un « socialisme dans la liberté », de Rosa
Luxemburg à Rudolf Bahro. Mais c’est aussi ce qui fait
l’anachronisme de ce mouvement, en pleine offensive
néolibérale. Et il est tout aussi évident que les acteurs
sont dans l’ignorance la plus totale des conditions
du marché mondial, duquel pourtant la RDA était loin
d’être coupée, ne serait-ce que par les dettes faramineuses
contractées auprès de la RFA. De sorte que l’idée
d’une troisième voie, si sympathique soit-elle, n’était
concevable qu’en vase clos. Dès que le vase est brisé,se
pose la question tragique : veut-on vraiment réaliser
l’idéal politique à quelques millions et en autarcie, et
donc reconstruire un mur symbolique nous abritant
de « l’étranger capitaliste » (comme disaient les bureaucrates) ?
La réponse était courue d’avance.
Y a-t-il eu des expériences pratiques de « libre association » ?
G. P. : Là encore,la question centrale est celle de la propriété.
Le slogan d’octobre 1989, « Nous sommes le
peuple », était explicitement dirigé contre le mensonge
officiel qui nommait les possessions de l’État « propriété
du peuple ». C’était : on vous prend au mot,réalisons
la propriété du peuple. Pendant cette année
1989-1990, nombre d’entreprises ont été de facto dirigées
par des conseils de travailleurs librement élus. À
la campagne également, les coopératives agricoles
fonctionnaient sans la tutelle des planificateurs. Même
la radio nationale était aux mains d’un conseil de journalistes, et il y régnait une liberté de parole dont on ne peut que rêver aujourd’hui. Il y avait des « conseils de marins
et soldats » dans l’armée, dont le dernier ministre de tutelle
fut d’ailleurs un objecteur de conscience chargé de la liquider
! Des municipalités ont organisé leurs propres élections
libres et sans parti. Une foule d’immeubles ont été squattés,
des bâtiments publics ou officines du Parti occupés. C’est
ce moment subversif qui fait dire aujourd’hui à beaucoup de
gens : « Je ne suis pas nostalgique de la RDA, mais de 1989. »
Après l’unification, cette effervescence a perduré quelque
temps encore, mais, bien évidemment, la « propriété du
peuple » a immédiatement été engloutie par la privatisation.
Ce que l’histoire officielle nomme « révolution pacifique » a
été une restauration pacifique. Les immeubles et les terres
ont été restitués aux propriétaires qui avaient été expropriés
en 1949, l’appareil industriel racheté à prix cassé (et le plus
souvent démantelé) par les firmes de l’Ouest, etc. Et ici, le rouleau
compresseur des privatisations s’est présenté comme
un généreux cadeau offert par la RFA.Il faut être bien ingrat
pour refuser un cadeau…
La crise financière et le renflouement des banques par
l’État, ça fait rire, à l’Est ?
G. P. : On entend des réflexions du genre : en 1989, la RDA fêtait
ses 40 ans pendant que le socialisme s’écroulait autour d’elle ; en 2009, la RFA fête les 20 ans de sa victoire, et le capitalisme
s’écroule à son tour.Il est certain que beaucoup de gens envisagent
de manière plus sereine l’éventualité d’une faillite du
système. Ils connaissent déjà. Comme disait un prolo berlinois
en 1990 : « En fait, ici rien n’a changé, à part le système ! »
Ceci dit il, n’y a pas trop de quoi rire dans des régions qui, crise
ou pas,sont en friche, se vident de leur jeunesse et n’ont aucune
perspective de changement. En fait de paysages florissants,
mis à part trois ou quatre villes et quelques zones touristiques,
le libre marché a fait de l’Allemagne de l’Est un désert.
Un tract prophétique de l’époque :
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C’EST LA RÉPUBLIQUE BANANIÉRE QUE VOUS VOULEZ ?
Vous avez conquis la cogestion de vos entreprises – Est-ce
pour vous faire licencier par Daimler et Krupp ?
Vous avez brisé le monopole du pouvoir – Est-ce pour être
dirigés par le pouvoir des monopoles ?
Vous avez remis en cause les privilèges des bureaucrates
– Est-ce pour les abandonner à d’autres ?
Vous avez mis la Stasi en déroute – Est-ce pour laisser place
à l’Office fédéral de protection de la constitution ?
Voulez-vous vraiment échanger les queues devant les
magasins contre les queues dans les agences pour l’emploi ?
N’avez-vous révélé les trafics d’armes de la bureaucratie que
pour laisser faire les trafiquants d’armes de l’Ouest ?
Voulez vous gagner votre bien-être sur le dos du tiers-monde ?
Vous étiez fiers que notre pays ait au moins su régler leur
compte aux nazis – Est-ce pour ouvrir la porte à l’extrême
droite ?
Et votre souci de protéger l’environnement, le laisserez-vous
étouffer dans des sacs en plastique ?
Avez-vous envie de voir ici aussi des requins immobiliers
et des sans-abri ?
Avez-vous pris la rue pour vous faire enterrer ?
PAS NOUS !
MANIFESTATION CONTRE LA VISITE DE KOHL
Pour le maintien de la souveraineté de la RDA !
Contre la liquidation générale et la réunification !
Le 19 décembre 1989 à Alexanderplatz.
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L’ARRIÈRE-GOÛT D’UN RENDEZ-VOUS MANQUÉ
« L’histoire monstrueuse du marxisme-léninisme montre ce qu’un mouvement
d’émancipation ne peut pas et ne doit pas être. Elle ne permet nullement de conclure que le capitalisme et l’oligarchie libérale sous lesquels nous vivons incarnent le secret enfin résolu de l’histoire humaine. »
Cornelius Castoriadis, 25 avril 1990.
VINGT ANS APRÈS, nombreux
sont les Ossis – ces Allemands
nés à l’Est – qui se
sentent encore proches du
socialisme. L’élection législative du
27 septembre 2009 en a été une preuve
éloquente. Alors que les quartiers historiquement
ancrés à l’Ouest ont soutenu
majoritairement la CDU (parti de
droite), à Berlin-Est, c’est Die Linke (parti
antilibéral) qui arrive en tête.
Franziska, une architecte originaire de
l’Est, a voté Die Linke. Elle avait 20 ans
à la chute du Mur. « En 1989, nous étions
pour la liberté d’expression et de circulation,
contre la domination politique de
la Russie et contre les pratiques de la
Stasi, mais pas contre le socialisme. »
Selon elle, dans les années 80, l’élite de
l’opposition en RDA n’était pas anticommuniste,
mais souhaitait un socialisme
meilleur. Elle évoque le philosophe
Rudolf Bahro, le chanteur Biermann ou
encore Robert Havemann,ce professeur
exclu de l’université en 1964 pour avoir
prôné le renouveau du marxisme.
Rencontrée avec des amis proches,
Franziska confie que tous sont nés à
l’Est : « Nous avons grandi avec les
mêmes références. Ça forge une identité.
Quand on rencontre un Allemand
aujourd’hui, on devine en quelques
minutes de quel coté du Mur il est né. »
Très critiques face à la société de
consommation, ces Berlinois attachés
au « socialisme démocratique » disent
avoir grandi avec plus d’humilité dans
une société où la solidarité était vitale
du fait de l’absence de moyens. « Nous
avions moins la pression de la réussite
scolaire car, de toute façon, trouver un
bon emploi, c’était perdu d’avance ! »,
s’esclaffe Hanz, un ami de Franziska.
Mais tous se refusent à l’Ostalgie, ce jeu
de mot entre Ost – Est en Allemand – et
nostalgie, qui est pour eux trop souvent
caricaturé à l’Ouest.Ils ne regrettent évidemment
pas la brutalité du système
politique de la RDA, mais ils avouent que
leurs espérances étaient différentes, ce
9 novembre 1989.Un exemple évoqué :
la mise aux normes des structures économiques
est-allemandes à l’économie
de marché, qui s’est traduite par la privatisation
de 14000 entreprises d’État.
La supervision de ce processus fut
confiée à un organisme de droit ouestallemand,
la Treuhandanstalt. « Notre
révolution a été trahie, Helmut Kohl et la
CDU nous ont imposé un copié-collé du
modèle ouest-allemand », expliquent ces
acteurs de la chute du Mur. Trois jours
après, la firme Coca-Cola distribuait déjà
des échantillons de sa célèbre boisson
gazeuse dans Berlin-Est.
Se réclamant de la gauche « non dogmatique
», Anika et Jurgen vivent dans
un des nombreux squats de Rigaer
Straße, quartier de Friedrichshain.
« Bien sûr, on vit mieux aujourd’hui que
sous la RDA, mais s’arrêter à ce constat,
c’est refuser toute activité cérébrale
digne de ce nom. » Le couple s’inquiète
des dérives sécuritaires des démocraties
libérales : « La Stasi avait fiché un
million d’Allemands, mais aujourd’hui
le recours massif au fichage ADN n’estil
pas tout aussi pernicieux ? »
Jean-Sébastien Mora
Article publié dans CQFD n°72, novembre 2009.