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CQFD N°072


DU CÔTÉ DE CHEZ LES RUSTIQUES

« FACE À CELA, SANS HÉSITER, BOIRE » (Li Po, poète chinois du VIIIe siècle.)

Mis à jour le :17 décembre 2009. Auteur : Jean-Claude Leyraud.

« Le vin est une culture, un rapport social », explique un vigneron sarde dans le documentaire Mondovino. Mais dans une société où tout, jusqu’au sourire de la boulangère, semble se monnayer, la production viticole emprunte des voies rapides peu en accord avec les anciennes alchimies. Le tanin en devient amer…

N A TOUS VU, À LA TÉLÉ, un de ces reportages tournés dans un pays déshérité, où des pêcheurs attendent le bon vouloir des grossistes sur une plage : les uns craignent que la marchandise ne pourrisse avant d’être vendue, les autres abusent de la situation et imposent leur prix. Mais on oublie qu’au début du xxe siècle, dans le Sud viticole français, les viticulteurs étaient des producteurs de raisins attendant sur la place publique, leurs caisses bien remplies, que les négociants viennent prendre livraison de la marchandise qui servirait à fabriquer des vins dits « médecins », riches en alcool et en couleur, pour renforcer les vins débiles, en particulier ceux de Bourgogne et du Beaujolais. On vinifiait directement dans des wagons-foudres, le vin se faisait pendant le voyage.

Vers 1920, les viticulteurs du midi rouge ont compris qu’il fallait s’associer pour se débarrasser des margoulins, produire un vin de terroir et le commercialiser : les premières caves coopératives étaient nées. L’esprit coopératif se voulait anticapitaliste, fini l’entrepreneur ne visant que le fric, on était entre collaborateurs solidaires. Si un coopérateur tombait malade, on allait l’aider dans les vignes, et si certains avaient une mauvaise récolte, les autres cédaient une part de la leur. Depuis cette époque héroïque, il est passé beaucoup de pinard sous les ponts. Pendant la Seconde Guerre mondiale est née une idée qui n’a pas pris naissance dans un bureau de techniciens, c’est le marché noir. À la faveur des vacances de l’État, le marché noir s’est fait tout seul, ou du moins a été l’œuvre de tous et a réconcilié toutes les classes dans la corruption, et en premier lieu la « classe » paysanne. Aujourd’hui, par ces temps de décomposition totale, des groupes d’agriculteurs, unis par des intérêts communs (autrement dit des mafias), se sont constitués. Ils ne sont pas en lutte contre l’État – qui ne représente jamais qu’une bande rivale –, ils ont appris à composer avec lui, à tourner sa loi à leur avantage. Cette course effrénée au profit est le véritable ciment social de nos campagnes.

Prenons l’exemple d’une cave coopérative que je connais. À sa tête, il y a un directeur, un œnologue, des commerciaux et techniciens qui la gèrent comme une entreprise capitaliste, recherchant une rentabilité maximale tout en défendant leurs intérêts personnels. Au nom de la coopérative, on crée des sociétés, on achète des domaines, on les exploite… Ces gens, en réalité, sont des imposteurs qui prétendent défendre l’outil coopératif alors qu’ils ne font qu’utiliser un statut juridique particulièrement avantageux : il cumule les avantages de la coopération – en matière d’imposition – avec ceux de l’entreprise privée. Néanmoins, étant des salariés, ces imposteurs doivent s’appuyer sur une « élite » paysanne qui fait l’objet de toute leur sollicitude, parce qu’elle seule peut assurer la passivité de la population des coopérateurs en la prostituant à son réseau de relations. Cette « élite », qui s’est emparée du conseil d’administration de la coopérative, fonctionne et se renouvelle par cooptation. Elle a décidé cette année de produire une cuvée haut de gamme « signée » par un oenologue en vogue, digne pendant du bordelais Michel Roland, rendu célèbre par le film Mondovino (« il faut micro-oxygéner, coco ! »). Nos administrateurs, une douzaine, qui se réservent cette cuvée, apportent leur précieux raisin dans des caissettes, ils seront rétribués sur la base de 15 000 euros l’hectare, pendant que les autres coopérateurs ne gagnent en moyenne que 5 000 euros. Par contre, la cuverie de petite capacité nécessaire sera payée par tous. Vous croyez peut-être que va souffler un vent de révolte ?
Pas du tout, la plupart sont bien trop occupés à se « rattraper » par d’autres moyens. Puisque la nouvelle politique de la cave exige de faire des efforts sur la qualité, efforts qui se traduisent par une baisse de rendement, ils achètent au black du raisin à d’autres viticulteurs qui sont, eux, dans un autre créneau, celui de l’industrialisation et de la surproduction. C’est ainsi que, pendant les vendanges, on assiste à un ballet de bennes et de tracteurs qui transportent la marchandise d’un village à l’autre, d’une appellation à l’autre. Chacun se spécialise pour gagner le maximum et tout le monde ferme les yeux. Il ne s’agit pas seulement d’une division et d’une répartition des tâches, mais d’une complémentarité cynique et d’une connivence. Voilà le « rapport social » qui agit aujourd’hui dans nos campagnes.

Article publié dans CQFD n°72, novembre 2009.






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