N A TOUS VU, À LA TÉLÉ, un de ces reportages
tournés dans un pays déshérité, où
des pêcheurs attendent le bon vouloir
des grossistes sur une plage : les uns
craignent que la marchandise ne pourrisse
avant d’être vendue, les autres abusent
de la situation et imposent leur
prix. Mais on oublie qu’au début du
xxe siècle, dans
le Sud viticole français, les viticulteurs
étaient des producteurs
de raisins attendant sur la place
publique, leurs caisses bien
remplies, que les négociants
viennent prendre livraison de la
marchandise qui servirait à
fabriquer des vins dits « médecins », riches en alcool et en couleur,
pour renforcer les vins
débiles, en particulier ceux de
Bourgogne et du Beaujolais. On
vinifiait directement dans des
wagons-foudres, le vin se faisait
pendant le voyage.
Vers 1920, les viticulteurs du
midi rouge ont compris qu’il fallait
s’associer pour se débarrasser
des margoulins, produire
un vin de terroir et le commercialiser : les premières caves
coopératives étaient nées.
L’esprit coopératif se voulait
anticapitaliste, fini l’entrepreneur
ne visant que le fric, on
était entre collaborateurs solidaires.
Si un coopérateur tombait
malade, on allait l’aider
dans les vignes, et si certains
avaient une mauvaise récolte,
les autres cédaient une part de
la leur. Depuis cette époque
héroïque, il est passé beaucoup
de pinard sous les ponts.
Pendant la Seconde Guerre
mondiale est née une idée qui
n’a pas pris naissance dans un
bureau de techniciens, c’est le
marché noir. À la faveur des
vacances de l’État, le marché
noir s’est fait tout seul, ou du
moins a été l’œuvre de tous et a
réconcilié toutes les classes
dans la corruption, et en premier lieu la « classe » paysanne. Aujourd’hui, par ces
temps de décomposition totale, des groupes d’agriculteurs,
unis par des intérêts communs (autrement dit des
mafias), se sont constitués. Ils ne sont pas en lutte
contre l’État – qui ne représente jamais qu’une bande
rivale –, ils ont appris à composer avec lui, à tourner
sa loi à leur avantage. Cette course effrénée au profit est
le véritable ciment social de nos campagnes.
Prenons l’exemple d’une cave coopérative que je
connais. À sa tête, il y a un directeur, un œnologue, des
commerciaux et techniciens qui la gèrent comme une
entreprise capitaliste, recherchant une rentabilité maximale
tout en défendant leurs intérêts personnels. Au
nom de la coopérative, on crée des sociétés, on achète
des domaines, on les exploite… Ces gens, en réalité, sont
des imposteurs qui prétendent défendre l’outil coopératif
alors qu’ils ne font qu’utiliser un statut juridique
particulièrement avantageux : il cumule les avantages
de la coopération – en matière d’imposition – avec ceux
de l’entreprise privée. Néanmoins, étant des salariés, ces
imposteurs doivent s’appuyer sur une « élite » paysanne
qui fait l’objet de toute leur sollicitude, parce qu’elle
seule peut assurer la passivité de la population des
coopérateurs en la prostituant à son réseau de relations.
Cette « élite », qui s’est emparée du conseil d’administration
de la coopérative, fonctionne et se renouvelle par
cooptation. Elle a décidé cette année de produire une
cuvée haut de gamme « signée » par un oenologue en
vogue, digne pendant du bordelais Michel Roland, rendu
célèbre par le film Mondovino (« il faut micro-oxygéner,
coco ! »). Nos administrateurs, une douzaine, qui se réservent
cette cuvée, apportent leur précieux raisin dans des
caissettes, ils seront rétribués sur la base de 15 000 euros
l’hectare, pendant que les autres coopérateurs ne
gagnent en moyenne que 5 000 euros. Par contre, la
cuverie de petite capacité nécessaire sera payée par tous.
Vous croyez peut-être que va souffler un vent de révolte ?
Pas du tout, la plupart sont bien trop occupés à se « rattraper » par d’autres moyens. Puisque la nouvelle politique
de la cave exige de faire des efforts sur la qualité,
efforts qui se traduisent par une baisse de rendement,
ils achètent au black du raisin à d’autres viticulteurs qui
sont, eux, dans un autre créneau, celui de l’industrialisation
et de la surproduction. C’est ainsi que, pendant
les vendanges, on assiste à un ballet de bennes et de tracteurs
qui transportent la marchandise d’un village à
l’autre, d’une appellation à l’autre. Chacun se spécialise
pour gagner le maximum et tout le monde ferme les
yeux. Il ne s’agit pas seulement d’une division et d’une
répartition des tâches, mais d’une complémentarité
cynique et d’une connivence. Voilà le « rapport social »
qui agit aujourd’hui dans nos campagnes.
Article publié dans CQFD n°72, novembre 2009.