EPUIS SIX MOIS, la
direction générale
(DG) de la boîte
essaie de nous
passer en fourbe
une réorganisation
du travail ainsi qu’une
baisse de nos salaires. Jusqu’à
présent, dans les réunions paritaires,
les représentants des
organisations syndicales ne se
sont pas laissé endormir mais la
DG avance doucement, jusqu’à
obtenir, pour le moins, un
minimum qui ferait qu’ils
auraient quand même gagné.
Depuis ces dernières années, on
a une DG de combat,formée dans
le moule Total et sans états
d’âme. Droits dans leurs bottes,
ils appliquent les directives du
groupe pétrolier avec une docilité
vis-à-vis de la maison mère qui
n’a d’égale que la poigne qu’ils
utilisent pour nous imposer leurs
projets. C’est sans doute le prix
à payer pour qu’ils arrivent un
jour dans le saint des saints du
comité directeur de Total.
La DG orchestre donc une restructuration rampante sur
les trois sites restants du groupe. Elle se fait sans suppression
d’emploi (pour l’instant) mais tout le monde se
sent sur un siège éjectable. Tous les travaux de maintenance
sont confiés à des entreprises sous-traitantes, avec
les problèmes que l’on sait de méconnaissance des installations,
d’heures supplémentaires à tire-larigot,etc.Tout
cela a été soulevé pendant le procès AZF, sans émouvoir
les patrons. La multiplication d’intervenants extérieurs
fait que les collègues se sentent dépossédés de leur vrai
métier et s’aperçoivent qu’ils pourraient facilement être
remplacés par d’autres sous-traitants.
Du côté du personnel fabricant, ça se passe autrement.
La DG veut changer la donne. Sous prétexte d’harmonisation
sur les trois sites, elle veut qu’on soit tous traités de
la même façon : même salaire, même rythme de travail,
etc. La première proposition a été d’intégrer les primes aux
salaires. Bonne idée s’il en est, mais louche pour une
direction qui utilise les primes individuelles comme
carottes. En fait, après calculs, on a vite vu que chaque
salarié perdait 100 euros minimum par mois. L’autre
pierre d’achoppement est le paiement des jours fériés
plutôt que la récupération (lorsqu’on est posté en 3X8,
on travaille aussi les jours fériés et, donc, on a le droit
à une journée de repos à une autre date). Ce qui fait travailler
plus pour des clopinettes. Donc, les salariés n’ont
pas voulu entendre parler de ces revendications patronales
et ont refusé, par le biais des organisations syndicales
et par des pétitions, que les tractations continuent.

La DG est entrée dans une colère noire.Le responsable DRH,
genre vieux beau suffisant pour qui ces discussions constituent
son « objectif » de l’année, a fait dans le chantage. Son sous-fifre, genre petit roquet prêt à tout pour devenir
vizir à la place du vizir, a fait dans la surenchère,en criant
un jour en réunion que les « boss » c’étaient eux, qu’ils
décidaient comme ils voulaient du traitement des salariés
et que de toute façon, « la liberté s’arrêtait à la porte
de l’entreprise ».
Ce furent les mots de trop. Ce n’est pas une information
que liberté et usine soient des antonymes, mais le
fait que ce soit dit et revendiqué par la direction change
les choses. La colère a donc monté dans les ateliers pour
arriver à une grève (de 24 heures) qui a totalement arrêté
deux sites sur trois, le 9 octobre dernier. Du jamais-vu
depuis des années.
Il fallait voir les têtes des copains, fiers d’avoir arrêté totalement
l’usine et sachant qu’une autre usine était dans
le même état. Ce n’était pas la fête mais tout le monde
était content. Se mettre en grève ouvertement contre
la direction générale, dire « NON, chef ! » c’est jouissif.
Une sorte d’exutoire particulièrement recommandé
pour lutter contre la souffrance au travail.
Face à ces salariés en colère, la direction générale a
vite réagi en annonçant, dans la langue de bois
propre aux chefs d’entreprise, que les discussions
étaient suspendues. Ce qui veut dire qu’ils remettent
leurs projets dans leur poche avec un mouchoir pardessus.
On ne se fait pas d’illusion, la DG les représentera
plus tard, d’une autre façon, peut-être même
à la demande d’un syndicat. Reste qu’à ce jour, c’est
une petite victoire qui ne se représentera peut-être
pas avant longtemps. Le lendemain, lors du redémarrage
des ateliers, les chefs de service osaient à
peine venir voir les ex-grévistes qui, eux, avaient osé
dire niet.
Article publié dans CQFD n°72, novembre 2009.