LS SONT QUELQUES AVENTURIERS européens – et néanmoins
français–, partis en marge de l’impérialisme colonial de
la seconde moitié du XIXe siècle,à s’être retrouvés au coude
à coude avec les peuples qu’ils étaient censés asservir.
Certes, il y eut beaucoup de desperados lancés à la
recherche d’un Eldorado, mais aussi d’authentiques illuminés,
tombés sous le charme des coutumes locales, surtout lorsqu’elles
avaient un joli minois. Prenons Jules Brunet [1] – réinterprété
à la sauce hollywoodienne par le scientologue Tom
Cruise – qui se retrouve, au Japon,bombardé général de l’éphémère
république d’Ezo rassemblant les derniers samouraïs,
plus fidèles au bushido qu’à l’oeuvre industrialo-conquérante
de l’ère Meiji. Continuons avec Marie-Charles Mayrena Ier,
tireur émérite et monarque (pendant quelques mois) au
royaume des Sedangs, faussant compagnie au gouverneur
d’Indochine et se déclarant protecteur de ce coin perdu de
l’Annam contre les missionnaires français et allemands.
Achevons nos pérégrinations liminaires avec Orélie-Antoine
Tounens, Ier lui aussi, et à jamais, qui prend fait et cause pour
les indiens mapuche, coincés dans leur riche territoire entre
Chili et Argentine. Jusqu’à son internement dans un asile de
fous en 1862, Tounens dirige le royaume d’Araucanie et de
Patagonie en s’appuyant sur la farouche volonté d’émancipation
de ce peuple indigène.
Car les Mapuche – littéralement « gens de la terre » – n’ont pas
attendu le credo de la patrie des droits de l’homme pour
résister aux tentatives d’ingérence. Bien avant l’arrivée des
conquistadors, ils mettent un terme aux prétentions hégémoniques
des Incas. Les fiers hidalgos n’en mèneront guère
plus large malgré leurs nobles destriers et leur poudre à canon.
Au XVII e siècle, Lautaro – jeune chef mapuche ayant appris la
stratégie militaire au contact des Espagnols– remporte une
victoire éclatante en éliminant le généralissime Valdivia. La
frontière, établie sur le fleuve Bio Bio, à 500 kilomètres de
Santiago, ne bougera plus jusqu’à la guerre d’extermination
menée par l’État chilien en 1881. Pour l’historien José Bengoa,
c’est la faiblesse apparente de l’organisation sociale mapuche
qui fit sa force : « À la différence des Incas et des Mexicains,
qui possédaient des gouvernements centralisés, […] les Mapuche
possédaient une structure sociale non hiérarchisée. Dans la
situation mexicaine et andine, le conquérant frappa le centre
du pouvoir politique, et en se l’appropriant, s’assura le contrôle
de l’Empire. Dans le cas mapuche, ce n’était pas possible, étant
donné que sa soumission passait par celle de chacune des milliers
de familles indépendantes. » Mais insoumis par les armes,
certains se laissent gagner par l’appât du gain : quelques
caciques empochent un peu plus que de la menue monnaie
et finissent par concentrer l’essentiel du pouvoir. Désormais
vulnérables, ceux parmi les « gens de la terre » qui résistent
aux massacres, maladies et incendies,sont confinés dans des
réserves ou reducciones et leur territoire passe de dix millions
d’hectares à un demi-million.
Durant les années 60 et jusqu’en 1973, les gouvernements
démocrate-chrétien et socialiste mettent en place une réforme
agraire qui permet aux Mapuche de récupérer quelques milliers
d’hectares dans le cadre de coopératives paysannes. Mais,
parallèlement, l’État encourage une exploitation forestière à
outrance, qui sera encore renforcée sous Pinochet.La propriété
de la terre est désormais concentrée dans les mains de
quelques groupes privés chiliens ou occidentaux, qui reboisent
la région avec des essences d’importation – pins, eucalyptus.
Dépossédées juridiquement, niées dans leur identité,
les communautés mapuche harcèlent l’industrie forestière et
tombent alors sous le coup de la législation antiterroriste instaurée
par la dictature militaire et allègrement pérennisée par
les gouvernements démocratiques [2]]. Acculée à la clandestinité,
une tendance du mouvement mapuche, la Coordinadora
Arauco Malleco,vient même de déclarer la guerre à l’État chilien
fin octobre 2009 !
Jules, Marie-Charles, Orélie-Antoine et les autres… Ces initiatives
isolées laissent entrevoir une autre aventure historique,
celle d’un Occident colonisateur finalement séduit et retourné
par les cultures qu’il voulait instrumentaliser à son seul profit.
On pourrait rêver à un autre débat sur l’identité nationale,dans
lequel Yves Calvi,le taulier vedette du service (public) compris,
s’interrogerait : « Qu’est-ce qu’être patagon ? »
Article publié dans CQFD n°72, novembre 2009.