U DÉPART, FANTAZIO, CONTREBASSISTE ÉLÉGANT et mal
poli était un musicien errant,quasi anachorète : « Il
y a vingt ans, mon parcours était solitaire. Pendant
dix ans, j’ai eu un rapport un peu autistique avec
la musique. Pour moi, jouer, c’était un truc de survie
mentale et matérielle. Je jouais dans les squats entre
Paris et Berlin.Berlin, c’est la ville qui m’a donné confiance en moi.
Je pouvais jouer partout, y compris dans des restos chics, dans
des galeries d’art. Et on me payait,ce qui était impensable à Paris. »
Puis, l’horreur de jouer avec les autres s’est apprivoisée en une
simple épreuve,puis en pain quotidien : « J’ai de plus en plus d’appétit
à me nourrir des autres. C’est comme si chaque musicien avec
qui tu joues constituait les éléments d’un corps nouveau. Les autres
sont des révélateurs. » Outre le Fantazio gang, l’homme-contrebasse
s’abreuve à de nombreuses sources :un cabaret dionysien,
« La fabrique du macadam », qui travaille avec des retraités, des
autistes… ; les concerts avec le Trio Penne All’ Arrabiata ; l’accordéoniste
René Lacaille ; des projets graphiques sur le long terme
avec Popay le dessinateur, etc.
« Fantazio, dit-il, c’est un prétexte mouvant, c’est toujours avancer
vers l’imprévisible. » Pour le musicien improvisateur, faire un
disque comprenait d’énormes contraintes, en premier lieu la hantise
de la répétition, de refaire la même chose : « Ce qui m’écœure
pour moi-même dans la musique, c’est d’avoir à reproduire une
formule, des bonnes ficelles qui marchent. Alors, faire un disque,
ça me posait un gros problème. Quand l’enregistrement a commencé,
j’étais plutôt dans une démarche intime, d’impro. D’ailleurs,
mon projet est de faire des disques de concerts improvisés, comme
Joëlle Léandre, une contrebassiste qui joue depuis 30 ans et que
j’adore. Elle a dû enregistrer une centaine de disques de musique
improvisée. Pour l’album du Fantazio gang, c’est le guitariste Frank
Williams qui a pris les choses en main. Il a un parcours inverse
du mien : il joue depuis des années dans des groupes de rock’n’roll
en se produisant rarement sur scène,par contre il a une expérience
de l’enregistrement. Pour ma part, j’avais une appréhension du
disque,mais pas de la scène. J’étais même poussé par une envie de
m’exposer comme une bête de foire. »
Loin de se laisser enfermer dans une boîte hermétique de « musicien
expérimental, quasi bruitiste », Fantazio se réclame de la
« musique populaire », comme en témoigne l’efficacité du dernier
album, d’où jaillissent des éclaboussures de riffs punk-rock, de
râles saturés, de tempos cumbia, de gazouillis japonais, de funks
éthiopiques, de rondes balkaniques, de saxos free-swing, de
scratches hip-hop, de slaps schizobillies, etc. : « Pour moi, la musique
populaire, c’est aussi bien un tube des années 80 à la radio que
des chants et percussions d’Afrique. C’est quelque chose d’impalpable
qui rentre dans ton corps sans y être convié. C’est avant tout
quelque chose de volatile, quelque chose qui voyage. » Quelles sont
les conditions d’existence de la musique populaire en ce début de
XXIe siècle ? « Aujourd’hui on essaie de la figer dans des chambres
froides. Partout en Europe, ça c’est aggravé comme si une directive
invisible avait circulé.À cela s’ajoute un travers paternaliste et
cloisonné : tu veux faire du rock, il faut aller dans des lieux pour
le rock, dans des lieux jazz pour le jazz. Il n’y a pas de pont. La
musique se fait dans des endroits clos, et non plus dans des lieux de
passage ou des lieux publics. Jouer dans les bars est devenu impossible
à cause des limiteurs de sons. Jouer dans la rue c’est impraticable.
Les seuls qui ont les couilles de jouer dans la rue, ce sont les
Roumains ou les rappeurs. J’ai récemment rencontré des gars de
Saint-Denis qui font du hip-hop tout simple avec un sampler : ça
tourne à la joute verbale, au clash, à une sorte de cadavre exquis
oral.Évidemment les flics les font chier, mais ils reviennent tous les
jours jusqu’à ce qu’ils se fassent disperser. Ils n’ont pas la frime hip-hop,
selon laquelle si tu joues dans la rue t’es un clodo,alors que c’est
la base même du hip-hop. Aujourd’hui, la musique est devenue indissociable
du fait de se montrer. Il faut paraître, alors qu’à la base,
la musique ne doit pas avoir de visage. Dans les bals populaires, les
musiciens ne sont pas là pour se distinguer ou pour qu’on les regarde,
mais pour contribuer à une alchimie générale. »
Autre sujet. Un an après l’imbroglio de l’opération Taïga, comment
le « doux métèque » (comme le qualifie son pote Cokrane)
voit-il les choses ? « Je me sentais concerné par l’histoire de Tarnac
non pas tant pour défendre individuellement des gens ou de les
présenter comme des victimes de la police et de l’État ,mais plus de
voir dans cette situation une symbolique de la peur actuelle. C’est
une histoire révélatrice à la fois de la peur de l’État qui le pousse
à faire n’importe quoi et de l’autre côté de ce curieux retournement
de gens hantés par l’invisibilité qui se retrouvent malgré eux ultra-exposés.
C’est quasi bouddhique ! Il y a eu aussi mon implication
à essayer de speeder des gens afin qu’ils trouvent dans cette situation
un écho avec leur propre histoire. Dans un contexte pareil,
tu dois chercher à ralentir le temps et à sortir de ton individualisme,
de ton propre rythme de vie. Vu le morcellement actuel, ça
a été une tentative importante. »
Des projets ? « Je suis à fond les ballons pour rejouer pour les huit
ans et cinq mois du journal CQFD, comme on a joué pour les cinq
ans… » Pour finir : une imprécation ? « Que les hommes de pouvoir
et de l’industrie cinématographique se rappellent de temps en
temps qu’ils vont mourir comme tout le monde. »

Yohanne Lamoulère
Article publié dans CQFD n°72, novembre 2009.