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CQFD N°072


DANS LES ESGOURDES

CONTRE-BARRISSEMENTS

Mis à jour le :17 décembre 2009. Auteur : Anatole Istria.

Trois ans après un épatant premier album, le Fantazio gang revient avec 5000 ans de danse crue et de grands pas chassés… quelles lumières luisent encore mouvantes au fond des coeurs gelés ? (La Triperie)… Opus nous bazardant au jugé dix-sept ritournelles hypnotiques et entêtantes.

U DÉPART, FANTAZIO, CONTREBASSISTE ÉLÉGANT et mal poli était un musicien errant,quasi anachorète : « Il y a vingt ans, mon parcours était solitaire. Pendant dix ans, j’ai eu un rapport un peu autistique avec la musique. Pour moi, jouer, c’était un truc de survie mentale et matérielle. Je jouais dans les squats entre Paris et Berlin.Berlin, c’est la ville qui m’a donné confiance en moi. Je pouvais jouer partout, y compris dans des restos chics, dans des galeries d’art. Et on me payait,ce qui était impensable à Paris. » Puis, l’horreur de jouer avec les autres s’est apprivoisée en une simple épreuve,puis en pain quotidien : « J’ai de plus en plus d’appétit à me nourrir des autres. C’est comme si chaque musicien avec qui tu joues constituait les éléments d’un corps nouveau. Les autres sont des révélateurs. » Outre le Fantazio gang, l’homme-contrebasse s’abreuve à de nombreuses sources :un cabaret dionysien, « La fabrique du macadam », qui travaille avec des retraités, des autistes… ; les concerts avec le Trio Penne All’ Arrabiata ; l’accordéoniste René Lacaille ; des projets graphiques sur le long terme avec Popay le dessinateur, etc.

« Fantazio, dit-il, c’est un prétexte mouvant, c’est toujours avancer vers l’imprévisible. » Pour le musicien improvisateur, faire un disque comprenait d’énormes contraintes, en premier lieu la hantise de la répétition, de refaire la même chose : « Ce qui m’écœure pour moi-même dans la musique, c’est d’avoir à reproduire une formule, des bonnes ficelles qui marchent. Alors, faire un disque, ça me posait un gros problème. Quand l’enregistrement a commencé, j’étais plutôt dans une démarche intime, d’impro. D’ailleurs, mon projet est de faire des disques de concerts improvisés, comme Joëlle Léandre, une contrebassiste qui joue depuis 30 ans et que j’adore. Elle a dû enregistrer une centaine de disques de musique improvisée. Pour l’album du Fantazio gang, c’est le guitariste Frank Williams qui a pris les choses en main. Il a un parcours inverse du mien : il joue depuis des années dans des groupes de rock’n’roll en se produisant rarement sur scène,par contre il a une expérience de l’enregistrement. Pour ma part, j’avais une appréhension du disque,mais pas de la scène. J’étais même poussé par une envie de m’exposer comme une bête de foire. »

Loin de se laisser enfermer dans une boîte hermétique de « musicien expérimental, quasi bruitiste », Fantazio se réclame de la « musique populaire », comme en témoigne l’efficacité du dernier album, d’où jaillissent des éclaboussures de riffs punk-rock, de râles saturés, de tempos cumbia, de gazouillis japonais, de funks éthiopiques, de rondes balkaniques, de saxos free-swing, de scratches hip-hop, de slaps schizobillies, etc. : « Pour moi, la musique populaire, c’est aussi bien un tube des années 80 à la radio que des chants et percussions d’Afrique. C’est quelque chose d’impalpable qui rentre dans ton corps sans y être convié. C’est avant tout quelque chose de volatile, quelque chose qui voyage. » Quelles sont les conditions d’existence de la musique populaire en ce début de XXIe siècle ? « Aujourd’hui on essaie de la figer dans des chambres froides. Partout en Europe, ça c’est aggravé comme si une directive invisible avait circulé.À cela s’ajoute un travers paternaliste et cloisonné : tu veux faire du rock, il faut aller dans des lieux pour le rock, dans des lieux jazz pour le jazz. Il n’y a pas de pont. La musique se fait dans des endroits clos, et non plus dans des lieux de passage ou des lieux publics. Jouer dans les bars est devenu impossible à cause des limiteurs de sons. Jouer dans la rue c’est impraticable. Les seuls qui ont les couilles de jouer dans la rue, ce sont les Roumains ou les rappeurs. J’ai récemment rencontré des gars de Saint-Denis qui font du hip-hop tout simple avec un sampler : ça tourne à la joute verbale, au clash, à une sorte de cadavre exquis oral.Évidemment les flics les font chier, mais ils reviennent tous les jours jusqu’à ce qu’ils se fassent disperser. Ils n’ont pas la frime hip-hop, selon laquelle si tu joues dans la rue t’es un clodo,alors que c’est la base même du hip-hop. Aujourd’hui, la musique est devenue indissociable du fait de se montrer. Il faut paraître, alors qu’à la base, la musique ne doit pas avoir de visage. Dans les bals populaires, les musiciens ne sont pas là pour se distinguer ou pour qu’on les regarde, mais pour contribuer à une alchimie générale. »

Autre sujet. Un an après l’imbroglio de l’opération Taïga, comment le « doux métèque » (comme le qualifie son pote Cokrane) voit-il les choses ? « Je me sentais concerné par l’histoire de Tarnac non pas tant pour défendre individuellement des gens ou de les présenter comme des victimes de la police et de l’État ,mais plus de voir dans cette situation une symbolique de la peur actuelle. C’est une histoire révélatrice à la fois de la peur de l’État qui le pousse à faire n’importe quoi et de l’autre côté de ce curieux retournement de gens hantés par l’invisibilité qui se retrouvent malgré eux ultra-exposés. C’est quasi bouddhique ! Il y a eu aussi mon implication à essayer de speeder des gens afin qu’ils trouvent dans cette situation un écho avec leur propre histoire. Dans un contexte pareil, tu dois chercher à ralentir le temps et à sortir de ton individualisme, de ton propre rythme de vie. Vu le morcellement actuel, ça a été une tentative importante. »
Des projets ? « Je suis à fond les ballons pour rejouer pour les huit ans et cinq mois du journal CQFD, comme on a joué pour les cinq ans… » Pour finir : une imprécation ? « Que les hommes de pouvoir et de l’industrie cinématographique se rappellent de temps en temps qu’ils vont mourir comme tout le monde. »

Yohanne Lamoulère

Article publié dans CQFD n°72, novembre 2009.






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