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CQFD N°072


DE « NOUVEAU SANKARA » À PÈRE UBU…

LE MAÎTRE FOU DE LA GUINÉE

Mis à jour le :17 décembre 2009. Auteur : Nicolas Arraitz.

On a trouvé le chaînon manquant entre Amin Dada [1] et Sarkozy ! Il s’appelle Moussa Dadis Camara et tyrannise la Guinée depuis bientôt un an. Si le capitaine putschiste manie la gouaille vengeresse d’un Sankara [2], c’est pour mieux rejouer une farce digne des pires dictatures post-coloniales. En toile de fond, les éternels appétits économiques, mais aussi – eh oui –, la bonne vieille question sociale.

ONAKRY, 28 SEPTEMBRE 2009. « Les soldats ont laissé entrer les manifestants dans le stade, puis ils ont refermé les portes avant d’ouvrir le feu », se souvient un témoin. En ce jour anniversaire de l’indépendance, les bérets rouges de la garde présidentielle, aidés par des gendarmes, ont tiré sur la foule, violé des femmes par dizaines et bastonné des centaines d’opposants. « C’était prémédité », selon l’ONG Human Rights Watch. Bilan : plus de 150 morts, des dizaines de disparus. Des images circulent sur Internet, venant ajouter le macabre au grand guignol permanent orchestré autour du « Dadis show », du nom du capitaine putschiste qui a succédé au général-président Lansana Conté, décédé le 22 décembre 2008.

Pourtant, avec son béret sur le coin de l’oeil et ses lunettes noires, Dadis a d’abord pris la pose du jeune officier imperméable aux calculs politiciens, ennemi juré de l’impunité et de la corruption. Il prenait soin d’affirmer sa volonté de céder rapidement le pouvoir aux civils en convoquant des élections. C’est qu’il fallait séduire le peuple : la fin de règne du général Conté a été secouée par plusieurs grèves générales aux accents prérévolutionnaires. Au-delà des baisses des prix et augmentations de salaires, les syndicats avaient exigé le gel des exportations tant que les besoins du marché national n’étaient pas couverts – le riz guinéen est exporté pendant que les ménagères doivent acheter un riz d’Asie dont le prix est soumis à la spéculation. Ce programme, les jeunes des quartiers périphériques l’avaient défendu en caillassant les trains de marchandise en route vers le port de Conakry, jusqu’à en interrompre le flux. La dernière de ces grèves, écrasée dans le sang en janvier 2007, a laissé une conscience aiguë de l’injustice : véritable « scandale géologique » – son sous-sol recèle d’immenses réserves de bauxite, nickel, or, diamant, fer… le secteur minier fournissant plus de 60% des recettes de l’État –, la Guinée n’est classée que 156e (sur un total de 177 pays) sur l’échelle du développement humain du Pnud [3].

Du coup, lorsque Dadis commet son putsch, il s’érige en contempteur des multinationales minières qui pillent le pays. Un audit dévoile des irrégularités dans les contrats. La compagnie Rio Tinto est accusée de défier la souveraineté guinéenne en poursuivant les extractions de fer dans la réserve de Simandou. Le directeur d’AngloGold Ashanti – une firme basée en Afrique du Sud et impliquée dans l’armement de milices au Congo –, n’ayant pas obtempéré à une convocation, se voit retirer temporairement sa licence. Le directeur de Rusal,entreprise russe exploitant la bauxite de Fria après avoir acheté le site pour seulement 10% de sa valeur estimée, est traité d’« escroc international  » devant les caméras de télévision. Il ne peut que se tordre les mains en bafouillant des excuses et son contrat, signé sous Conté, est renégocié. L’ambassadrice états-unienne et le PDG d’Exxon Mobil goûtent aussi aux joies du protocole façon Dadis : après avoir poireauté pendant trois heures dans un couloir, le businessman, qui ne s’est pas levé à l’approche du Président, se fait rabrouer : « Ici, c’est chez moi ! Je suis le patron de la Guinée ! Vous me devez respect et considération. Vous êtes indiscipliné ! » Également humiliés en public : un ambassadeur allemand, des ministres, un Kouchner (« Je n’ai pas à me soucier d’un ministre français. La Guinée est un État souverain, elle n’est pas une sous-préfecture ni un arrondissement de la France ! »)…
On jubile en découvrant sur le Net ces maîtres du monde se dégonfler sous les assauts tonitruants d’un soldat quasi analphabète. Et les Guinéens ont dû bien rire eux aussi,puisque ces rodomontades sont retransmises à la télé. Mais après les massacres du 28 septembre, et quand on sait que Dadis place encore et toujours des militaires aux postes-clés de la renégociation des concessions minières, on déchante…

Acclamé les premiers jours par une foule qui oscillait entre la liesse provoquée par la mort du vieux tyran, le soulagement d’un putsch sans effusion de sang et d’indéniables illusions messianiques, Dadis s’est lui aussi rêvé en potentat indéboulonnable. Même les leaders des grèves de 2006-2007 lui ont d’abord « laissé le bénéfice du doute », malgré la suspension des libertés syndicales et politiques. Il se dit « révolutionnaire progressiste ». Kadhafi applaudit (la star du reggae Tiken Jah Fakoly aussi…). Mais l’histoire se répète en pantomime sanglante. Comme son prédécesseur, venu pour « donner un coup de balai » et finalement incrusté sur le trône pendant 24 ans, Dadis est monté à la tête de l’État et l’État lui est monté à la tête. Alors que la Cedeao 4 envoie Blaise Campaoré – l’assassin de Sankara – comme médiateur, des comités « Dadis doit rester » sont financés par le palais et leur chef de file déclare avec candeur : « C’est l’armée qui a mis Dadis là, vous ne voulez pas enlever l’armée, quand même ? Un peu de bon sens ! » Le bon sens voudrait pourtant que, oui, les Guinéens abolissent cette institution rongée par les trafics, qui a pris pour habitude de vivre sur la couenne du peuple et de le mitrailler lorsqu’il proteste.

À moins qu’après quelques tractations rondement menées, on ne nous persuade ici que Dadis est un disciple zélé du discours de Dakar ? Le fait est qu’en appliquant les préceptes sarkoziques – insultes, abus de pouvoir et passedroits –, le gaillard est entré dans l’Histoire d’un bon pied.

Fria, Guinée, 28 février 2009. Manifestation de « soutien » au putschiste Dadis, lui demandant avec humour de tenir ses promesses. Extrait d’une série publiée dans le Hors-Série Photo de CQFD, Automne-hiver 2009-2010.

Article publié dans CQFD n°72, novembre 2009.


[1] Idi Amin Dada, dictateur ougandais (1971-1979), mégalomane et sanguinaire.

[2] Thomas Sankara, président burkinabé (1983-1987), panafricain et progressiste, éliminé par la Françafrique.

[3] Programme des Nations unies pour le développement.





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