ONAKRY, 28 SEPTEMBRE 2009. « Les soldats ont
laissé entrer les manifestants dans le stade,
puis ils ont refermé les portes avant d’ouvrir
le feu », se souvient un témoin. En ce jour
anniversaire de l’indépendance, les bérets
rouges de la garde présidentielle, aidés par des gendarmes,
ont tiré sur la foule, violé des femmes par
dizaines et bastonné des centaines d’opposants. « C’était
prémédité », selon l’ONG Human Rights Watch. Bilan :
plus de 150 morts, des dizaines de disparus. Des images
circulent sur Internet, venant ajouter le macabre au grand guignol
permanent orchestré autour du « Dadis show », du nom du capitaine
putschiste qui a succédé au général-président Lansana
Conté, décédé le 22 décembre 2008.
Pourtant, avec son béret sur le coin de l’oeil et ses lunettes noires,
Dadis a d’abord pris la pose du jeune officier imperméable aux calculs
politiciens, ennemi juré de l’impunité et de la corruption. Il
prenait soin d’affirmer sa volonté de céder rapidement le pouvoir
aux civils en convoquant des élections. C’est qu’il fallait séduire le
peuple : la fin de règne du général Conté a été secouée par plusieurs
grèves générales aux accents prérévolutionnaires. Au-delà
des baisses des prix et augmentations de salaires, les syndicats
avaient exigé le gel des exportations tant que les besoins du
marché national n’étaient pas couverts – le riz guinéen est exporté
pendant que les ménagères doivent acheter un riz
d’Asie dont le prix est soumis à la spéculation. Ce
programme, les jeunes des quartiers périphériques
l’avaient défendu en caillassant les trains de marchandise
en route vers le port de Conakry, jusqu’à
en interrompre le flux. La dernière de ces grèves,
écrasée dans le sang en janvier 2007, a laissé une
conscience aiguë de l’injustice : véritable « scandale
géologique » – son sous-sol recèle d’immenses
réserves de bauxite, nickel, or, diamant, fer… le secteur
minier fournissant plus de 60% des recettes
de l’État –, la Guinée n’est classée que 156e (sur un
total de 177 pays) sur l’échelle du développement
humain du Pnud [3].
Du coup, lorsque Dadis commet son putsch, il
s’érige en contempteur des multinationales
minières qui pillent le pays. Un audit dévoile des
irrégularités dans les contrats. La compagnie Rio
Tinto est accusée de défier la souveraineté guinéenne
en poursuivant les extractions de fer dans
la réserve de Simandou. Le directeur d’AngloGold
Ashanti – une firme basée en Afrique du Sud et
impliquée dans l’armement de milices au Congo –,
n’ayant pas obtempéré à une convocation, se voit
retirer temporairement sa licence. Le directeur de Rusal,entreprise
russe exploitant la bauxite de Fria après avoir acheté le site pour
seulement 10% de sa valeur estimée, est traité d’« escroc international
» devant les caméras de télévision. Il ne peut que se tordre
les mains en bafouillant des excuses et son contrat, signé sous
Conté, est renégocié. L’ambassadrice états-unienne et le PDG
d’Exxon Mobil goûtent aussi aux joies du protocole façon Dadis :
après avoir poireauté pendant trois heures dans un couloir, le businessman,
qui ne s’est pas levé à l’approche du Président, se fait
rabrouer : « Ici, c’est chez moi ! Je suis le patron de la Guinée ! Vous
me devez respect et considération. Vous êtes indiscipliné ! » Également
humiliés en public : un ambassadeur allemand, des
ministres, un Kouchner (« Je n’ai pas à me soucier d’un ministre
français. La Guinée est un État souverain, elle n’est pas une sous-préfecture
ni un arrondissement de la France ! »)…
On jubile en découvrant sur le Net ces maîtres
du monde se dégonfler sous les assauts tonitruants
d’un soldat quasi analphabète. Et les
Guinéens ont dû bien rire eux aussi,puisque ces
rodomontades sont retransmises à la télé. Mais
après les massacres du 28 septembre, et quand
on sait que Dadis place encore et toujours des
militaires aux postes-clés de la renégociation des
concessions minières, on déchante…
Acclamé les premiers jours par une foule qui oscillait entre la
liesse provoquée par la mort du vieux tyran, le soulagement d’un
putsch sans effusion de sang et d’indéniables illusions messianiques,
Dadis s’est lui aussi rêvé en potentat indéboulonnable.
Même les leaders des grèves de 2006-2007 lui ont d’abord « laissé
le bénéfice du doute », malgré la suspension des libertés syndicales
et politiques. Il se dit « révolutionnaire progressiste ». Kadhafi
applaudit (la star du reggae Tiken Jah Fakoly aussi…). Mais l’histoire
se répète en pantomime sanglante. Comme son prédécesseur,
venu pour « donner un coup de balai » et finalement incrusté
sur le trône pendant 24 ans, Dadis est monté à la tête de l’État et
l’État lui est monté à la tête. Alors que la Cedeao 4 envoie Blaise
Campaoré – l’assassin de Sankara – comme médiateur, des
comités « Dadis doit rester » sont financés par le palais et leur chef
de file déclare avec candeur : « C’est l’armée qui
a mis Dadis là, vous ne voulez pas enlever
l’armée, quand même ? Un peu de bon sens ! » Le
bon sens voudrait pourtant que, oui, les
Guinéens abolissent cette institution rongée
par les trafics, qui a pris pour habitude de vivre
sur la couenne du peuple et de le mitrailler lorsqu’il
proteste.
À moins qu’après quelques tractations rondement
menées, on ne nous persuade ici que
Dadis est un disciple zélé du discours de Dakar ?
Le fait est qu’en appliquant les préceptes sarkoziques
– insultes, abus de pouvoir et passedroits
–, le gaillard est entré dans l’Histoire d’un bon pied.
Fria, Guinée, 28 février 2009. Manifestation de « soutien » au putschiste Dadis, lui demandant avec humour de tenir ses promesses. Extrait d’une série publiée dans le Hors-Série Photo de CQFD, Automne-hiver 2009-2010.
Article publié dans CQFD n°72, novembre 2009.