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CQFD N°073


ENTRETIEN AVEC PAUL CARPITA, CINÉASTE POPULAIRE

MARSEILLE SANS SOLEIL

Mis à jour le :13 janvier 2010. Auteur : Bruno Le Dantec.
PALANQUÉE D’IMAGES ET D’HISTOIRES VRAIES
Meilleur « non-cinéaste » que le Marseille populaire ait jamais connu, Paul Carpita a éteint son projo, à près de 87 ans, le 24 octobre dernier. En juillet 2008, l’auteur du Rendez-vous des quais, film escamoté par la censure pendant plus de trente ans, nous avait reçu chez lui pour parler de sa ville et des émotions qu’il ressentait en filmant ses rues, ses gens, ses turbulences.

“MARSEILLE dans la bouche de ceux qui l’assassinent”… Non, je ne trouve pas ce titre exagéré [1]. À une époque, tout le monde était emballé par les films de Pagnol. Je me suis fait taper sur les doigts, parce que dans Marseille sans soleil, je montrais des images de la partie de cartes qui se déformaient et je disais : “Je ne te reconnais plus sous le déguisement, Marseille.” J’ai peut-être été un peu sévère. Il a été chic, il nous a prêté ses studios. Ce qui a fait du mal, c’est les pagnolades qui ont suivi sa trilogie. »
Paul Carpita est né dans le quartier Saint-Jean, d’un père docker et d’une mère marchande de poissons à la criée. Son quartier n’existe plus, détruit en février 1943 par les troupes allemandes avec la bénédiction des autorités françaises.
Il y a cette photo de lui, pris dans la rafle, juste avant le dynamitage. « Oui, ce jour-là, j’ai été sauvé par un officier allemand. Les renseignements généraux avaient fourni des listes de suspects et quand on essayait de passer les barrages, les soldats consultaient le registre. J’étais avec un camarade et les policiers français, ces dégueulasses, nous ont dit : “Mettez-vous là.” Des années plus tard, quand les archives ont été ouvertes, on a su que j’étais fiché comme agent russe. J’étais même accusé d’avoir espionné, pour avoir tourné un film publicitaire pour La Marseillaise. Alors que j’étais communiste de cœur, même pas militant. Mon copain, juif, on l’a mis dans un convoi et il n’est jamais revenu. »


Archives de la Wehrmacht, février 1943. Photo extraite de Paul Carpita, un cinéaste franc-tireur. Entretiens avec Pascal Tessaud. Préface de Ken Loach. Textes de Dominique Cabrera, Robert Guédiguian et Éric Guirado.
Éditions L’Échappée, 2009.

Comment un fils de docker et de poissonnière en vient à faire du cinéma ? « Dès l’âge de 6 ans, j’avais envie de filmer ce que je voyais. À la maison, il n’y avait pas un rond… Et pourtant, un bonheur extraordinaire ! On avait des parents qui nous adoraient. J’ai gardé ça. Je me souviens d’un jour, à 6 heures du matin, ma mère me lave dans une bassine, à la lueur d’une lampe à pétrole, avant de partir vendre dans la rue. Je la regarde. Je la revois encore aujourd’hui. Et là, mon père rentre. Il n’y avait pas eu d’embauche pour le troisième jour consécutif. Je m’en aperçois parce qu’il pose sa gamelle encore pleine sur la table et ma mère la vide dans la marmite. L’atmosphère est tendue. Ils ne parlent pas. Ah, comme c’est mauvais, ce truc-là ! J’ai gardé en moi ce spectacle de toute une vie humiliée. »
C’est une scène du Rendez-vous des quais, ça ?… « Eh voui, j’ai tout mis dans mes films. C’était pas pour faire du cinéma, c’est moi que je racontais. Ma grande idée, c’était de montrer tout ça. Puis il y a eu cet instituteur qui un beau matin nous a amené un cinéma à l’école, en 9,5, bien avant le 16 mm. Il nous a montré un petit film à lui. Et en plus, heureux hasard, comme j’étais le plus agité, c’est moi qu’il a chargé de tourner la manivelle ! C’est ça qui a provoqué le déclic. Sur le film, on voyait son fils, un gosse de 3-4 ans, avec un arrosoir plus grand que lui, qui essayait d’arroser les fleurs du jardin. Ça a fait hurler de rire toute la classe, sauf moi. Fasciné, je voyais les images mortes entrer dans l’appareil par saccades, puis en sortir : elles avaient pris vie ! Et je pensais : on est des prestidigitateurs ! On peut rendre la vie à des images mortes ! Ah, j’étais fou ! Et le maître qui criait : “Plus vite, Carpita !” En rentrant à la maison, j’ai fait un malheur à mes parents pour qu’ils m’achètent “le petit cinéma”, un projecteur pour enfant… Et c’est comme ça que c’est entré chez nous. Je faisais des petits montages, je racontais des histoires, des choses à moi, du fond de mon coeur, pour mon entourage, pour mes parents. »
Bien plus tard, à la Libération, il lance les « contre-actualités  »… « On avait monté CinéPax, un groupe de réalisations cinématographiques de Marseille, avec des types comme moi, qui aimaient “les gens d’en bas”,comme disent avec mépris “ceux d’en haut”. On a fait des actualités, sur la reconstruction de la ville, pour encourager les “équipes de choc”, les brigades de volontaires qui reconstruisaient les quartiers, et aussi sur les réquisitions d’usines ayant appartenu à des patrons collabos, placées sous contrôle ouvrier. Puis est venue la guerre froide, on a vu revenir les collaborateurs. Les patrons ont réclamé leurs usines avec des indemnités. C’était dégueulasse, cette hypocrisie, ces mensonges. On avait acquis dans un surplus américain une petite caméra 35mm à ressort, et on projetait nos contre-actualités dans les cinémas de quartier. Et là, les gens s’enthousiasmaient, de se voir sur l’écran, en aussi grand que Jean Gabin, en train de parler du chômage, de leur vie, des syndicats… Ou en train de résister aux charges des CRS… Des gars sont venus me voir à la fin d’une projection et m’ont dit “Paul, pourquoi tu ne fais pas un vrai film ?” Et on a commencé à tourner Le Rendezvous. Ce qui étonne dans le résultat, c’est ce mélange inextricable du réel, des images des contre-actualités, et de la fiction. J’avais été impressionné par le néoréalisme italien, en particulier Le Voleur de bicyclette et Deux sous d’espoir,mais de là à dire que j’ai copié sur eux, pas du tout. Eux, c’était du cinéma, avec studios, acteurs professionnels, etc. Moi, non. »
La scène d’émeute a été tournée sur le vif, à Port-de- Bouc ? « Non, au contraire, c’est une reconstitution d’affrontements qui ont eu lieu sur le port de Marseille. Je n’avais pas voulu filmer, par crainte qu’on bouscule l’héroïne, une gamine de 16 ans que ses parents m’avaient confiée. Mais arrivés là-bas, personne ne voulait jouer les CRS ! Puis, une fois la répartition des rôles faite, je les ai engueulés parce qu’ils criaient les slogans sans conviction. Résultat : ils ont fini par se donner des vrais coups ! Ils ont fait pleurer l’héroïne ! »
L’arrivage des cercueils d’Indochine et l’embarquement d’engins de guerre [2], c’est aussi une reconstitution ? « Non, on tournait en cachette, avec la complicité des dockers. Le port était sous occupation policière. »


Photo Patrick Gherdoussi

Comment se passait le tournage ? « J’ai toujours été très souple avec le scénario, c’était mon truc, ça : m’adapter aux acteurs, aux circonstances… Les gens qui produisent mes DVD aujourd’hui m’engueulent quand je dis que je ne suis pas cinéaste. Mais je me comprends. Je suis cinéaste parce que je fais des films. Mais je ne suis pas cinéaste comme ceux qui en font un métier, qui enchaînent les films les uns après les autres. Moi, quand j’ai la caméra à la main, je veux saisir la vie, prendre les événements et les gens sur le vif. Il se trouve qu’après ça fait des films que les gens aiment, mais tout ça, ça m’est venu sur le terrain, par improvisation, par nécessité, à cause du manque de moyens. Grâce à l’aide de professionnels qui nous ont donné la main gratuitement pour le montage, la post-synchronisation, la musique, on a réussi là où on nous donnait perdants. On allait appeler le film Le Printemps des hommes et puis il y a eu ces brutalités policières contre un piquet de grève, et tous ceux qui travaillaient autour se sont donné rendezvous sur le port pour soutenir les grévistes, alors je me suis dit, on va appeler ça Le Rendez-vous des quais, avec un clin d’œil aux amoureux. À la première projection, les gens pleuraient, s’embrassaient, c’était incroyable. Dans le cinéma français, on montrait des maisons avec le téléphone, l’électricité, la voiture de monsieur est avancée, etc. Mais chez nous, ça n’existait pas, tout ça ! Les gens étaient bouleversés. Mais il y a une ombre au tableau : il y avait deux agents des RG dans la salle,comme chaque fois qu’il y a une manifestation un peu insolite. Ils ont appelé Paris et la commission de censure a décrété que le film représentait une menace pour l’ordre public. On a organisé une deuxième projection pour les dockers, avec une fête, au cinéma de Saint-Lazare.Mais deux camions de CRS ont pris position. Un huissier sous escorte a saisi le film et on a arrêté les responsables. Une voiture de police est venue me chercher à l’école où j’enseignais. Ils m’ont emmené au commissariat central,comme un bandit.Dans la voiture, j’ai pensé : c’est terrible, ils vont détruire le film. Alors que j’avais plein de projets fous dans ma tête. Le lendemain, la presse s’acharnait sur nous : “Ce film donne un coup de poignard dans le dos de nos soldats !” Alors qu’on parlait des grèves de dockers pour la paix au Vietnam, juste avant Diên Biên Phu… »
Et Le Rendez-vous disparaît, dans l’indifférence générale, et celle, plus particulière, du monde du cinéma… Plus de trente ans aux oubliettes, victime d’un double escamotage. « Pendant trente ans, j’ai cru que Le Rendez-vous était définitivement perdu, jusqu’à ce que Jack Lang, mis au défi par des dockers de Port-de-Bouc, nomme une commission d’investigation. Non sans avoir protesté : “Mais enfin, ça fait vingt ans qu’il n’y a plus de censure, dans ce pays !” Ils ont fini par le retrouver, sous scellés, dans les archives de Bois-d’Arcy. C’était la copie saisie par la police. Il y a eu aussi les négatifs, précieux pour nous, mis de côté par les communistes… On me dit que c’est volontaire… Il y a un peu de vrai là-dedans. On a étouffé ce film. Il y a eu “les événements”, Guy Mollet reçoit les pleins pouvoirs pour l’Algérie française. Et nous, pour être avec les socialistes, on a dit oui, amen. “Mais alors, si ce film sort, ça va nous gêner”, ont dû penser certains. Quand on a retrouvé ces négatifs, j’avais la colère, je suis allé demander des comptes. Mais au comité central, je suis tombé sur des dirigeants trop jeunes pour avoir une responsabilité là-dedans, j’ai laissé tomber. D’autant que certains m’ont beaucoup aidé par la suite et que les journalistes voulaient instrumentaliser ça pour discréditer tous les communistes. Mais bon, assez bavardé, viens, je vais te montrer mon antre. C’est là, derrière la maison, un cafoutche où je monte mes films. »
En sortant sur le perron, Paul lance un clin d’œil malicieux vers le portail : «  La prochaine fois, amène-moi un pot de peinture. Regarde, il est tout rouillé. »

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LE RENDEZ-VOUS MANQUÉ DU CINÉ-VÉRITÉ ?

HAÎNON MANQUANT entre Renoir et Godard, a-t-on dit de Paul Carpita, le comparant également au Rossellini néo-réaliste. Il était surtout un homme simple et inspiré qui n’a jamais renié la rue et les gens qui la peuplent. « Tourner les caméras du côté du factice, des bons mots et du dérisoire ? », s’interroge- t-il dans Marseille sans soleil, court-métrage introspectif et lumineux, évoquant des blessures intimes autant que publiques : la destruction du quartier où il a grandi, la censure de son premier long-métrage et la mort d’un ami en Algérie… Ce petit film quasi autobiographique offre des éléments essentiels à la compréhension de ce « non-cinéaste » au lyrisme déroutant. « Les premiers froids ont chassé les faux amis de passage. Tu me reviens sans grimace, sans grimage, Marseille de tous les temps, Marseille de tous les jours. » C’est aussi un « film dans le film », précurseur en cela de la Nouvelle Vague, la pose intellectuelle en moins. « Ton papier, ton découpage, tu peux le jeter à la mer puisqu’il ne servira à rien et que tu vas inventer au fur et à mesure », lui lance son compère Florent Muñoz. Ce à quoi le héros rétorque : « Mes images, je ne les invente pas, je les cueille. » Et quand l’autre le raille en l’appelant poète : « Un poète bien désarmé pour saisir cette ville qui triche… » Il se propose alors d’en « fouiller les entrailles ». Et sa compagne précisera : « Il n’improvisait pas, il cherchait quelque chose de mystérieux, poussé par les souvenirs de son enfance. » Dans le film, le jeune cinéaste meurt en Algérie. Métaphore d’une créativité aux ailes coupées par la censure ? Marseille sans soleil, chant d’amour pour une ville ouverte, exprime aussi une amère désillusion. Pourtant, Carpita est d’un naturel optimiste, joyeux même, mais pas insouciant. Son enthousiasme le porte vers les humiliés [3] et leurs bagarres sans fin pour la dignité.
« Dans Le Rendez-vous, je suis la déléguée syndicale de la biscuiterie, raconte Andrée Biancheri, née Ataroff, qui nous a reçu chez elle. J’étais au chômage quand Paul m’a proposé le rôle. Ça s’est fait avec des moyens de fortune, dans une ambiance de camaraderie. Comme personne n’avait le téléphone, Paul convoquait les gens au tournage par petite annonce dans La Marseillaise. Avec lui, pas d’esbroufe, il était l’un d’entre nous. Il nous demandait d’être nous-mêmes face à une situation et ses yeux derrière la caméra faisaient le reste. Il se vantait de pouvoir faire rire un cheval ! Il aime l’être humain, c’est pour ça que ses films émeuvent. La place des femmes est remarquable, dans ce film. Leur bon sens, la solidarité… »
Loin du film militant, Carpita pratique un cinéma-vérité qui, non content de mêler la fiction au document, sait aussi rebondir au gré d’un événement imprévu ou d’une inspiration, d’une ruse provoquée par l’adversité. Quitte à modifier le scénario à chaud, pour faire de la place à cette vitalité de la rue qui le fascine tant. « La scène à la fontaine a été complètement improvisée et a même suscité un changement de scénario », se souvient Andrée Biancheri. « Paul était un cinglé de cinéma, mais aussi un magicien », selon Florent Muñoz. Claudine Durand-Barsotti, commanditaire avec son mari d’un film commercial sur les sous-marins de poche fabriqués par leur entreprise, InterSub [4] : « Nous n’avons jamais cherché à savoir si c’était l’engagement politique ou la passion du cinéma […] qui l’emportait chez Paul. Je dois préciser qu’à l’époque, il n’était pas du tout considéré comme un cinéaste “engagé, censuré, oublié…” Nous ne connaissions rien de son histoire et n’avions jamais entendu parler du Rendez-vous des quais… »
« C’est ça qui nous reste en travers du gosier !, s’exclama Roger Manunta, docker jouant son propre rôle dans Le Rendez-vous, lors de sa redécouverte en 1990. On a beaucoup parlé de Nouvelle Vague, on a déploré l’absence, dans le cinéma, d’un néoréalisme français… Et pourtant ! En 1953, à Marseille, caméra au poing, parmi les dockers en colère, un cinéaste, bousculant les règles en vigueur, témoignait de son époque. Personne ne l’a su. Ou peut-être, à Paris, personne n’a voulu le savoir. »
Durant ses années d’exil cinématographique, Carpita, redevenu instituteur jusqu’en 1968, continue à tourner des courts-métrages, mais aussi des documentaires, entre autres sur la pollution industrielle du Rhône, et des films de commande, comme le surprenant Des sous-marins et des hommes. Paul racontait avec humour comment, en 1953, pour pouvoir filmer le port sous occupation policière, il prétendait tourner un film publicitaire. « Sur les quais, les acteurs vantaient la brandade de morue. Après, au studio Pagnol, nous post-synchronisions les vrais dialogues, qui parlaient de misère, de grève contre la guerre d’Indochine. » Question : aujourd’hui, malgré l’abolition de la censure, combien de fois devons-nous parler de brandade de morue avant d’en arriver aux vrais dialogues ? Avec l’espoir que, comme dans le cinéma de Carpita, notre histoire ne perde rien en route, ni sa spontanéité, ni sa force de conviction…

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FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE :

Le Rendez-vous des quais , 1955.
Les sables mouvants , 1996.
Marche et rêve ! Les homards de l’utopie , 2002.
«  Rendez-vous avec Paul  », courts-métrages et commentaires de Paul Carpita.

Tous films édités par Doriane films



Article publié dans CQFD n°73, décembre 2009.

[1] Paul Carpita commentait là le sous-titre du livre La Ville sans nom, éditions du Chien rouge, 2007.

[2] La grande grève des dockers de 1950 avait été motivée à la fois par des revendications salariales et pour empêcher l’envoi d’armement en Indochine. Dans le film,de nuit,trois des personnages inscrivent « Paix au Vietnam  » sur la jetée du Grand large.

[3] Les Humiliés était le titre choisi à l’origine pour Les Sables mouvants, film qui devait suivre Le Rendez-vous des quais, mais que Carpita n’a pu tourner qu’en 1993.

[4] Des sous-marins et des hommes, 1974.





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