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CQFD N°073



AZF : DÉGOÛTÉS !

Mis à jour le :17 janvier 2010. Auteur : Jean-Pierre Levaray.


E 19 NOVEMBRE,je descends à Toulouse pour le verdict du procès d’AZF avec un copain,Pascal, qui a suivi le procès tout du long. Nous avons rencard le midi, au Bijou, restau aux allures de QG pour les militants des associations de sinistrés. Les rencontres se passent bien, nous nous connaissons déjà et nous partageons des points de vue communs (voir CQFD n°68). L’envie est forte pour tous de voir Total et sa filiale Grande Paroisse inculpés. Même si l’on n’est jamais sûr avec la « justice », il règne un climat de confiance : les débats, lors du procès, ont bien montré que l’explosion d’AZF était due à des mélanges malencontreux de produits qui n’auraient jamais dû se croiser dans le même hangar.

En début d’après-midi nous nous retrouvons salle Jean Mermoz. Il y a un peu moins de monde que lors du procès (700) mais pas mal de flics, des huissiers pour nous contrôler, beaucoup de journalistes, aussi. J’y aperçois quelques anciens collègues d’AZF victimes de l’explosion et qui se situent du côté « partie civile ». Il y a également Jacques Mignard de Mémoire & Solidarité, qui a pris fait et cause pour Total. Il est entouré de quelques vieux salariés de l’usine qui semblent avoir pris leur retraite bien avant la catastrophe. Dans la salle, beaucoup de victimes encore marquées, quelques personnes handicapées et d’autres qui ont l’air d’avoir tout perdu et rien retrouvé. Je croise le directeur général de Grande Paroisse. Échange de regards peu aimables des deux côtés. À 15 heures pétantes, l’audience commence. Le président du tribunal, Thomas Le Monnyer, fait un résumé des attendus, soit un dossier de 270 pages. Son intervention dure une heure quarante.
Dans un premier temps, il annonce l’irrecevabilité de Total comme accusé. On s’en doutait, l’ex-PDG a tellement chargé sa filiale qu’il ne pouvait en être autrement. Ensuite, le juge égrène toutes les fautes de Grande Paroisse et de la direction du site : le manque d’étude de danger, les produits qui n’auraient jamais dû être stockés au même endroit, les négligences, l’organisation du travail avec les sous-traitants, etc.

Dans la salle, côté partie civile, à l’écoute de cet énoncé, on a le sourire aux lèvres. Tant de choses qu’on a dénoncées après l’explosion et lors de réunions des Comités hygiène sécurité-conditions de travail. On s’échange des clins d’oeil avec des collègues de la chimie venus de Bordeaux, Marseille, Lens et avec les membres des associations. On va gagner, c’est sûr. Le juge dénonce encore l’enquête interne diligentée par Total comme ayant servi à brouiller les pistes, voire à dissimuler certains résultats compromettants. Le juge accuse les « enquêteurs » de ne pas avoir communiqué la totalité de leurs travaux et de ne pas avoir répondu aux obligations de renseigner les pouvoirs publics. Il parle de « tromperie ». Le tribunal rejette enfin la piste de l’attentat, car il n’a été trouvé aucune trace d’explosif, ni de caractère sérieux de préparation d’attentat.Tout va dans notre sens,et on s’attend à fêter la victoire dans les heures qui viennent. Mais le juge change de ton, plutôt mal à l’aise.Il dit que,malgré tout ça, il n’arrive pas à démontrer la causalité entre tous les manquements à la sécurité et les dommages causés. Seul le contenu de la benne où aurait eu lieu le mélange explosif aurait permis de le prouver. Le président du tribunal dit que son intime conviction est celle du mélange de produits mais que sur le plan pénal il faut des faits. Du coup Le Monnyer prononce la relaxe de Grande Paroisse et du directeur d’AZF. Une clameur monte. On est tous dégoûtés. Quatre vieux salariés d’AZF applaudissent. Une femme sort en criant « C’est une honte ! », elle est aussitôt entourée de journalistes et de photographes. Les flics se pointent aux portes de la salle, au cas où l’on manifesterait notre colère. Nous sortons de la salle, vite, avec une impression d’étouffer. C’est comme si on avait reçu un coup de poing. Comme si c’était la deuxième catastrophe d’AZF. Des gens pleurent, crient. Je vois un membre de Plus Jamais Ça, Ni ici ni ailleurs avec les larmes aux yeux. Putaing ! Trente et un morts, des milliers de blessés, une ville en état de choc,mais les riches et les patrons s’en sortent avec le bénéfice du doute ! On aimerait bien que le « bénéfice du doute » s’applique plus souvent et pour les pauvres. Combien de mois de prison pour une poubelle brûlée ?

Voilà, Total et les autres industriels vont pouvoir continuer leurs activités, raconter qu’ils font tout pour la sécurité mais laisser les choses se dégrader. Cette année, rien que sur les sites de Total en France, il y a eu quatre morts, des dizaines de blessés et des alertes à la pollution. Une nouvelle catastrophe peut avoir lieu à tout moment. Le lendemain,le parquet fait appel, parce qu’une telle catastrophe ne peut pas déboucher sur une relaxe, mais comment croire dans la justice, dès lors qu’elle s’échine à ressembler à sa propre parodie ?

Article publié dans CQFD n°73, décembre 2009.






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