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CQFD N°073


MA CABANE PAS AU CANADA

LIBRE MARCHÉ

Mis à jour le :20 janvier 2010. Auteur : Nicolas Arraitz, Sonia Retamero.

C’est sur le site abandonné de l’Expo universelle de 1992 que l’hydre du marché aux puces de Séville renaît de ses cendres. Ce « souk anarchique » survit à son exil forcé hors les murs de la vieille ville et, grâce à une vague d’immigrants roumains, a même doublé de volume !

ne mamie qui vend des canettes s’économise la voix en distillant son message publicitaire préenregistré à travers un petit mégaphone : « J’ai du soooda ciiitron qui pétille dans la gooor-geu ! » Pour atteindre le mercadillo, il faut traverser l’île de la Cartuja, où les pavillons de l’Expo’92 n’en finissent plus de se fissurer, puis longer une voie de chemin de fer désaffectée. Au-dessus des rails pendent les lambeaux d’immenses toiles qu’on avait tendues là pour protéger les visiteurs du cagnard andalou et qui flottent maintenant dans la brise comme les voiles d’un vaisseau fantôme. On débouche alors sur un marché sauvage, étalé sur plusieurs hectares d’un parking défoncé par les mauvaises herbes. Expulsé de la populeuse Alameda après une virulente campagne de dénigrement (« caverne de voleurs », « foyer impuni de la piraterie moderne »…), ce havre de la démerde s’est d’abord réfugié le long du fleuve, puis sur un vaste terrain vague baptisé «  la flaque du dindon »… Le voilà aujourd’hui greffé sur les restes de l’Expo. Il y draine la misère, mais aussi une vitalité que les autorités et les touristes ne sauraient voir, tout un inframonde bruyant, rugueux et sensuel. Ses habitants ? Rois de la fripe, forains tout-terrain, artisans baba-cool, junkies, retraités désargentés, ambulants sénégalais ou équatoriens, brocanteurs, ferrailleurs, chiffonniers… « On disait qu’éloigner le marché du quartier, c’était signer son arrêt de mort, rappelle Nono, un des opposants au transfert. Hé bien, il est plus vivace que jamais ! »

Tout de noir vêtu, un Gitan élégant et poussiéreux attire le chaland avec son mètre de couturier autour du cou et ses poches déformées par les liasses de billets : les jeans qu’il vend sont, à vue de nez, made in la Chinatown napolitaine… Ici, on n’est pas au paradis du shopping, ni dans les limbes de la grande distribution. Entre apostrophes goguenardes, baratins de camelots et rêches rebuffades, la foule te bouscule et accouche à chaque pas d’une surprise ou deux. Pas un flic en vue, mais une paix civile autorégulée, remarquable dans un tel no man’s land surpeuplé.

Sous les piliers de béton du pont de l’Alamillo, un bivouac rom prend ses aises. Plusieurs camionnettes abritent sous leur auvent des guinguettes qui moulinent grillades, bières et cognacs à tour de bras. Swing pachyderme des fanfares, hommes scotchés autour d’une partie de dominos, gamines délurées, mères allaitant à même le sol. Un papi s’endort, à demi enseveli sous son monticule de fringues d’occase. Les Balkans ont refleuri là, dans ce recoin de l’Europe culturellement mieux préparé à recevoir un tel foisonnement. Et puis quand un actif sur quatre est au chômage, il faut bien lâcher du lest aux as de la survie…

En ville, un autre marché aux puces subsiste. Celui du jeudi, historique, que Cervantès décrivait déjà. Mais la police oblige les vendeurs à arborer une accréditation autour du cou. Béa, une prof de collège qui chine et vend par goût plus que par nécessité, raconte comment on l’a épuré : « L’asso des ambulants a “oublié” de prévenir les Roms qu’il y avait une date butoir pour s’inscrire… » Sur l’île, au moment de remballer, certains durs en affaires marchandent le stock invendu de leurs voisins. Un Gitan irascible brise des enjoliveurs et un portrait de la Vierge plutôt que de les laisser en pâture aux débusqueurs de la dernière heure. Ce qui prête à la moquerie : « On s’en fout, dimanche prochain, on reviendra décrocher la lune ! »

Article publié dans CQFD n°73, décembre 2009.






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