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CQFD N°074


URBANISME ET BONNES MANIÈRES

LA RUE SANS SOIF

Mis à jour le :16 février 2010. Auteur : Gilles Lucas.

Et quand la logique marchande ne suffit plus à formater lieux emblématiques et cultures locales, il y a toujours un politicien de gauche pour « étatiser » les chantiers de l’atomisation sociale. Merci à la mairie de Rennes, qui prétend étancher notre soif à coups de gazoline…

UE DE LA SOIF… Introuvable sur les plans officiels, mais connue de tous, il y a une vingtaine d’années, à Rennes, c’était la rue de Saint-Malo qui portait ce nom affectueux, avant d’être « civilisée » par l’installation de moult restaurants. Son nom administratif est aujourd’hui la rue Saint-Michel. La tradition locale qui rassemblait, le soir, dans la rue, plusieurs milliers d’étudiants et jeunes sans qualités, a connu quelques mutations à partir de 2002 et du passage à l’euro. Un habitué raconte : « Les choses ont changé à ce moment-là. Les prix dans les bars ont explosé. À l’époque, je payais 10 francs pour un demi et c’est passé d’un coup à 2 euros. » Variante du botellón espagnol, « les jeunes avaient de moins en moins d’argent, ils ont commencé à venir avec leur bouteille et à se fabriquer des trucs perso ». Aux consommateurs de bars sont donc venus s’adjoindre ces buveurs-promeneurs disposant de réserves autonomes.

En 2004, la préfète de Bretagne, Bernadette Malgorn, en poste depuis deux ans, pense avoir trouvé la solution pour pacifier ce lieu de fêtes, de rencontres et de beuveries. Dans un premier temps, « la Mère Fouettarde des nuits rennaises » s’équipe d’un arsenal juridique qui interdit, passé 20 heures, de vendre de l’alcool dans les supermarchés du centre-ville, mais aussi d’en transporter sur soi. Elle ordonne aux bars de n’ouvrir le matin qu’après 6 heures 30 afin d’empêcher les afters. La loi va être appliquée à coups de compagnies de CRS qui enjoignent fermement les fêtards à rentrer chez eux dès 1 h du matin. Bousculades, coups, charges, maintes fois les canettes vont répondre aux lacrymos. Presque tous les jeudis soir, la débonnaire bacchanale vire à l’émeute. En décembre 2005, c’est au canon à eau – Kärcher™ XXL – que la préfète sarkozienne tente de vider le centre.Juillet 2006, changement d’ambiance : la matrone est remplacée par Jean Daubigny, qui va remettre à la niche le gros des hordes policières et, rapidement, se montrer très zélé dans la chasse aux sans-papiers. Dans la rue de la Soif, le rythme bruyant et parfois pathétique des soirées continue.

« À mon avis, se risque un habitant du quartier, la lutte entre Rennes et Nantes pour être désignée comme capitale de Bretagne n’est pas pour rien dans les orientations de la nouvelle mairie à propos de la rue Saint-Michel et du quartier Sainte-Anne. » Crainte de voir cette nomination bénie passer sous le nez d’une ville dont nombre d’habitants sont fonctionnaires ? Poursuite de ce processus universel de muséification de la cité au nom de la sécurité ? La liste socialiste, victorieuse aux élections municipales, n’avait-elle pas promis la création d’un palais des congrès dans le couvent des Jacobins, situé de l’autre côté de la rue Saint- Michel ? Il est vrai que le public attendu là ferait véritablement tache, sinon cible, avec les habitués nocturnes du quartier. La mairie a alors un coup de génie aux relents soviétiques : la « municipalisation des bistros ». La préfète n’ayant pas réussi à pacifier la zone par une présence policière massive, mieux valait tenter de civiliser le quartier en en changeant le décor. Acheter les bars mis à la vente ou arguer, pour d’autres, de l’état « de dégradation du bâti ancien » – comme pour la « Station », vieille enseigne de la rue –, voilà qui est plus finement joué [1]. Sera-ce pour les livrer à un usage collectif indépendant des lois de la concurrence ? Pas du tout : pour les faire disparaître, purement et simplement.

Situé au fond de l’impasse des Barrières, qui donne sur la rue Saint-Michel, le bar « 1929 » est un lieu mythique de la vie rennaise et de sa « scène » wock’n’woll. Dix ans que Max tient le lieu et l’envie lui est venue de changer d’air. S’appuyant sur la loi du 2 août 2005 [2], la mairie fait jouer son droit de préemption et acquiert le fond et les murs de cet établissement. Devenue dès lors propriétaire intégral, elle supprime la licence IV, ce qui la garantit contre toute possibilité de rouvrir un bar au même endroit.

« La fermeture du “29” est une perte énorme pour le quartier, déplore Thierry, un habitué. C’était “le”bar mythique. Il y avait une âme. Ce n’était pas qu’un marchand de bière. » Là où Nathalie Appéré, adjointe au maire de Rennes, parle de « volonté de diversifier les activités commerciales de journée », Thierry évoque plutôt celle « générale, de faire baisser le nombre de bars ». « De toute façon, c’est n’importe quoi. Dans les bistros, les barmen font correctement leur boulot. Quoi qu’on dise, ils sont aussi un élément de régulation de l’alcoolisme. Et si les bars du quartier attirent autant de monde, c’est aussi parce que, pour ceux qui ont un peu de thune, la bière est souvent moins chère qu’ailleurs en ville. Ici, la pinte est à trois euros contre quatre partout… »

Solution d’avant-garde destinée à faire disparaître ces foules bruyantes occupant les rues – occupation grandissante depuis l’interdiction de fumer dans les bars ? À moins que par quelque revirement historique, des patrons de bar n’attirent le chaland avec cet argument lu sur une affiche de Benamahoma, dans la sierra de Cadix, qui proclame fièrement : « Ici on fait du bruit et on boit dans la rue. »

Article publié dans CQFD n°74, janvier 2010.


[1] Comme stratégie en amont, la mairie a supprimé la subvention qu’elle accordait à la Fédération des petits lieux de spectacle (FPLS) qui organisait des concerts dans les bars, la contraignant à cesser ses activités.

[2] Cité dans Le Mensuel de Rennes du 12 novembre 2009, Benoît Jorion, avocat à la cour d’appel de Paris, précise : « L’objet de cette loi est […] de sauvegarder les commerces de bouche, menacés par les banques et autres agences de voyage. Or, dans le cas du bar rennais, l’objectif ressemble beaucoup plus à une mesure de police […] qu’à une opération de sauvegarde du commerce de proximité. »





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