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CQFD N°075


LES VIEUX DOSSIERS D’YFFIK

HAÏTI : LES ORIGINES DU MAL

Mis à jour le :15 février 2010. Auteur : Iffik Le Guen.




N 1982, SOUS COUVERT DE LUTTE contre la peste porcine, l’administration Reagan fait pression sur le gouvernement d’Haïti pour qu’il procède à l’abattage massif du porc créole et qu’il importe tout aussi massivement une espèce nord-américaine. Parfaitement adapté aux conditions de vie locale, utilisé aussi bien comme plan d’épargne ambulant que dans les cérémonies vaudou, le porc créole permettait à l’immense majorité des paysans haïtiens d’assurer une économie de subsistance largement fondée sur le troc. L’arrivée des porcs blancs du Midwest – gros consommateurs d’eau potable de bonne qualité (à laquelle 80 % du peuple n’a pas accès), d’aliments spéciaux et de produits sanitaires made in USA, surnommés « pieds de quatre d’à de prince » (princes quadrupèdes)– entraîne la ruine d’une grande partie de la population rurale, contrainte à l’exode vers les bidonvilles de la capitale et des autres villes. On vient de voir les conséquences de cette urbanisation à l’arrachée dans le bilan catastrophique du séisme du 12 janvier dernier. Mais l’invasion des porcs américains a eu un précédent : celle des marines US en 1915.

Fidèle à la doctrine Monroe (1823), qui entend soustraire aux appétits impérialistes des puissances européennes le pré-carré constitué par l’Amérique centrale et les Caraïbes, la Maison Blanche cherche à stabiliser les pays de la région. Après avoir liquidé les derniers vestiges de l’hégémonie espagnole à Cuba et Porto Rico, et sécurisé –grâce à des raids en Colombie (création de l’État de Panama, 1903) et au Nicaragua (1912)– le chantier d’un canal aussi meurtrier (25 000 morts) que stratégique, l’oncle Sam fait des Caraïbes sa Mare Nostrum en envoyant un corps expéditionnaire occuper Haïti puis Saint-Domingue, sur l’île d’Hispaniola. Le colonel de cavalerie Roosevelt (Teddy), président de 1901 à 1909, avait été clair en parlant de diplomatie du gros bâton (big stick) : les USA doivent mener des « interventions préventives » et assurer un « pouvoir de police internationale » pour défendre leurs intérêts partout dans le monde. Au diable les références à la démocratie et au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes qui, à l’origine, accompagnaient le discours de Monroe ! Ce qui n’a pas empêché une obscure académie scandinave d’attribuer, en 1906, un prix de pacifisme au bon vieux cowboy Roosevelt (toute ressemblance avec un Nobel récent etc., etc.).

Mais revenons sur l’île d’Hispaniola, où le gouvernement américain tente de récupérer, depuis 1910, les intérêts financiers et économiques des Français. En effet, les Haïtiens ne se sont pas complètement débarrassés de la tutelle hexagonale en 1804, lorsque Dessalines, le lieutenant de Toussaint Louverture, boute le dernier grognard hors du pays et proclame la naissance de la première république noire. Vingt ans plus tard, une flotte française vient exiger le paiement d’une énorme rançon pour les plantations et les esclaves abandonnés par les colons, en échange d’une reconnaissance en bonne et due forme de la République haïtienne. En 1910, dans un geste désintéressé qui l’honore, l’administration Taft lui octroie un prêt afin qu’elle rembourse sa dette internationale. Le cercle vicieux de l’endettement est enclenché et plonge le pays dans de graves troubles politiques – pas moins de sept présidents assassinés en six ans. Tout est désormais bien en place pour légitimer une occupation longue de vingt ans par les Zetasini.

Le moins que l’on puisse dire c’est que leur action en général et celle des marines en particulier n’a pas laissé un bon souvenir. Dès 1919, les cacos, paysans insurgés autour de Charlemagne Péralte, affrontent avec des moyens dérisoires les mitrailleuses et les canons des as du « chef, oui chef ». Bilan : 6000 morts. Pour quadriller le pays, les troupes d’occupation forment un corps de supplétifs, futurs tontons macoutes au service des dictateurs Duvalier père et fils, en organisant la ségrégation raciale entre « nègres » et mulâtres ce qui aggravera durablement les dissensions au sein de la population. Pour développer le pays, il faut des infrastructures et notamment des lignes de chemin de fer. Qu’à cela ne tienne ! Les marines organisent des camps de travail forcé dans lesquels 5 500 Haïtiens vont mourir sous les coups de leurs geôliers. Enfin, par un changement constitutionnel imposé, les autorités étasuniennes livrent les terres aux riches planteurs de café et de canne à sucre, ce qui a pour effet de détourner une grande partie du secteur agricole des cultures vivrières.

On peut dire que son statut de première république noire des temps modernes, Haïti l’a payé cher et continue de le payer. Les interventions récentes (1994, 2004, 2010) de l’armée US, une fois les masques humanitaires tombés, poursuivent le même objectif : éviter la contagion. Hier, celle des esclaves révoltés, aujourd’hui celle des pauvres prêts à aller chercher le pognon là où il se trouve.

Article publié dans CQFD n°75, février 2010, actuellement en kiosques.






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