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CQFD N°074


CHEZ LES RUSTIQUES

L’ARCHIPEL DU PAYSAN PERDU

Mis à jour le :17 février 2010. Auteur : Jean-Claude Leyraud.

« Le paysan est mort. Un nouveau paysan est appelé à régner. – Araignée ? Quel drôle de nom ! Pourquoi pas libellule ou papillon ? » Comptine mise à part, l’histoire racontée ci-dessous est édifiante autant que mélancolique. Elle a le mérite d’ouvrir des pistes à rebrousse-temps, comme un retour vers le futur pas du tout hollywoodien, et plutôt bien ancré ici et maintenant. Entrez et vous verrez.

ON COPAIN BERNARD, du temps de l’école primaire, était doux et timide. On ne lui connaissait qu’un défaut, d’ordre… esthétique : il acceptait parfois, contre une belle agate ou un timbre de collection, d’avaler une araignée vivante, avec les pattes. Certains profitaient du spectacle, sans comprendre que pour lui, cet objet était tout autant un objet d’amour que de crainte. Bernard avait devant lui un avenir tout tracé : le domaine familial avait une cinquantaine d’hectares d’un seul tenant, avec en son centre une grande ferme. Il y avait là des collines boisées, des ruisseaux, des prés, des vergers, des vignes en terrasses, une source captée puis conduite de bassin en bassin. Le père de Bernard était l’héritier d’une lignée de paysans qui, à force de parcours quotidien sur cette terre, de soins constants d’où la recherche du superflu n’était pas absente, avait tissé sa toile, bâti un paysage harmonieux. Tandis que les citadins qui n’ont rien à eux, pas même un balcon pour mettre quelques pots de fleurs, doivent se résigner à laisser inemployés leurs désirs d’intervenir directement sur leur cadre de vie, eux, ces paysans privilégiés, avaient les moyens d’agir dans le monde. Là où le bât blesse, c’est qu’ils se sont contentés de répéter leurs jugements de paysans, alors que leurs gestes contenus dans ce paysage auraient pu évoluer dans le temps, produire d’autres paysages et d’autres gestes – tout de même, eux, qui étaient catholiques, ont installé une famille de Marocains pour qu’elle les aide à conduire le domaine et l’ont toujours traitée avec beaucoup de sollicitude.

Et puis un jour le père est mort. Bernard a pris sa place auprès de la mère. Jamais plus il n’aurait besoin de manger des araignées. Mais ne s’étant pas rendu compte qu’il était à la tête d’un petit paradis, il le transforma peu à peu en enfer. Il développa la monoculture de la vigne avec son cortège de pesticides. Il abandonna les prés et arracha les vergers peu rentables, délaissa les jardins, supprima la basse-cour. Quant à l’eau de source, elle était polluée. Il ne produisait plus ni son huile d’olive, ni ses fruits et légumes, ni ses œufs, pas même son vin puisqu’il allait à la coopérative. Le samedi après-midi, il amenait sa mère faire les courses au supermarché. Il n’arrêtait de travailler que dix jours par an, pour un lointain voyage organisé par le Crédit agricole. Il était devenu vieux garçon.

Il y a deux ans, c’est la mère qui est morte. Peu de temps après, Bernard a été rattrapé par un cancer. Il ne peut plus travailler et Mohamed a du mal à faire face. Après les insectes des vignes, « éradiqués » par des flots de pesticides, c’est aux animaux domestiques de trinquer, car Bernard oublie souvent de les nourrir. Bientôt les bois, vendus à des spéculateurs, seront défrichés, ce qui se traduira par une perte d’habitat et de la souffrance pour les animaux sauvages. Les vignes, enfin, iront grossir le domaine voisin, géré par une société.

Comme Bernard, nombreux sont les paysans qui ont gaspillé la chance historique qui leur était donnée d’avoir à leur disposition non pas une propriété,mais un champ d’activité leur permettant de produire leurs moyens d’existence, c’est-à-dire d’être des hommes libres. Libres d’entrer en relation avec d’autres hommes libres, de construire des situations favorables. Au lieu de quoi, ils se sont laissé enfermer, comme n’importe quel citadin, dans une vie misérable qui se résume à une misérable journée de travail sur un engin motorisé et qui se termine le soir, misérablement, devant la télé, au sein d’une misérable famille en voie de disparition, tendue vers de misérables vacances et de misérables achats au supermarché. Ils se sont laissé isoler, séparer des autres et de l’ensemble de la société.

Seuls quelques riches peuvent racheter ces domaines paysans, mais ne font que jouer aux paysans. En réalité, ils achètent une propriété pour mieux s’isoler du monde extérieur, ils achètent une coquille vide pour se reposer du spectacle de la société, eux qui occupent les premières loges.

Article publié dans CQFD n°74, janvier 2010.






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