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CQFD N°074


POLAR

MANCHETTE, BALAYETTE

Mis à jour le :17 février 2010. Auteur : Raoul Scouarnec.

Pape du néopolar selon ses épigones, régulièrement réédité et adapté en BD, Jean- Patrick Manchette n’a pas ménagé sa hargne pour vilipender la société française de l’après 68, entre gaullisme giscardisé et consumérisme à tout crin. Retour sur un parcours tout en détours [1].

U COMMENCEMENT est un jeune homme de 24 ans, vivotant de travaux alimentaires, qui décide, en décembre 1966, de vivre uniquement de sa plume, quitte à devenir un bourreau de travail, torture quotidienne que personne ne lui impose et qu’il n’inflige à personne.

Le rêve de Manchette est d’écrire pour le cinéma, mais, à part des scénarios pour Max Pécas ou des feuilletons télévisés,il ne besogne pas beaucoup. Il décide alors d’écrire des romans, qu’il pourra peut-être lui-même adapter au cinéma. C’est en amateur éclairé qu’il se tourne vers le roman noir.

Profondément inspiré par l’Internationale situationniste, Manchette est convaincu que l’Art est mort, il se lance dans la pratique de cet « art industriel », avec comme idée derrière la tête de « porter la contestation dans les banlieues de l’esprit ».

Il crée des romans noirs violents, qu’il qualifie de « romans d’intervention sociale »,dans lesquels il pose les jalons de ce qui constituera sa patte littéraire : les faits sans leurs commentaires. Du pur « behaviorisme », inspiré à Manchette par la lecture des auteurs américains tels Hammett ou Himes. Le lecteur est baladé, ballotté et bousculé en même temps que les personnages du roman qu’il est en train de lire, et on ne lui explique rien – mais est-ce qu’on leur explique quelque chose, aux personnages ?

Parallèlement à ces premiers balbutiements, Manchette consigne toutes ses réflexions dans des cahiers d’écolier, de son écriture fine et régulière. Il passe ses journées à lire journaux, essais ou fictions, à écrire notices, synopsis ou romans,et à regarder des films. Et le soir venu, il en rend compte dans son journal, agrémentant sa prose de coupures de presse, et finalement de très peu de révélations intimes. On appréciera ses commentaires lapidaires, allant d’« admirable  » à « merdeux », mais aussi des analyses plus fines, témoignant de sa lucidité presque visionnaire sur son époque.

À l’orée des années 70, Manchette a peu de coreligionnaires,sauf un, peut-être, qui voudra fonder avec lui les bases d’une nouvelle école stylistique : il s’agit, ô surprise, ô traîtrise, d’A.D.G., littérateur carrément facho, dont Manchette ne déteste finalement pas la compagnie avant de fatalement se brouiller quelques années plus tard. À travers les neuf romans qu’il a laissés, l’œuvre de Manchette évolue, mais on retrouve toujours cette écriture crue, brute, violente et sans merci, une écriture qu’il définit comme « extérieure, non moralisante, antipsychologique, essentiellement descriptive, cinématographique ».

D’ailleurs, il fréquente davantage les cinéastes que les écrivains ; certains dont on ne se souvient pas forcément (Belmont, Lapoujade, Pirès…), mais aussi Mocky, avec lequel une collaboration sur Ô dingos, ô châteaux, noir récit des magouilles de la France dans son ex-territoire colonial, tournera court ; Boisset, réalisant finalement le film ; et Chabrol, auquel on doit une bonne adaptation de Nada [2]. Ce titre justement est peutêtre l’un des plus connus de Manchette. C’est l’histoire d’un groupe révolutionnaire hétéroclite qui kidnappe l’ambassadeur étasunien.Les membres du groupe sont rapidement identifiés et tout aussi prestement éradiqués, ce qui permettra à Manchette d’énoncer la thèse selon laquelle « le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires d’un même piège à cons ». Manchette reprochera d’ailleurs à Chabrol d’avoir édulcoré sa vision sarcastique de la société française des années 70 et d’avoir épargné les stals et les socedèmes.

Dans les années 80, sous l’appellation de néopolar, des auteurs issus et déçus des différentes luttes des années 70, vont recycler quelques recettes initiées par Manchette. Ce dernier leur reprochera surtout d’adopter des procédés stylistiques moralisateurs et subjectifs,qui ne sont pas à la hauteur de ses exigences et d’oublier « l’Histoire au profit des préoccupations de l’Art »et de sa déchéance : la kultur au plus offrant.

Ceci expliquant peut-être cela, Manchette arrête d’écrire des romans noirs,rongé par une agoraphobie qui l’empêche de sortir de chez lui et un fort désespoir, qui l’empêche de continuer à croire que ses écrits pourront contribuer à « l’effondrement de l’ordre » de ce monde qu’il abhorre. De déprimes en cancer, malgré une petite rémission bananière En avril 1993, il fonde, avec notamment Jean “Cherokee”Echenoz, le commando Banana, déposant ostensiblement des peaux de bananes devant les semelles policières lors des manifs de protestations après la mort du jeune Makomé – tué d’une balle policière en pleine tête au commissariat du XVIIIe arrondissement de Paris., il nous quitte en 1995, récupéré par certains et critiqué par ceux qu’il n’a pas reconnus. Son oeuvre traduite dans de plus en plus de pays, des articles, son journal, des bédés et des fonds de tiroir sont sans cesse réédités, confirmant à chaque fois, s’il en était besoin, que la vision de Manchette, celle d’un monde où la poursuite du bonheur est remplacée par celle de la propriété, était malheureusement juste.

Article publié dans CQFD n°74, janvier 2010.


[1] Jean-Patrick Manchette, Journal 1966-1974, Gallimard, 2008.

[2] Une adaptation en BD par Tardi est prévue prochainement chez Futuropolis.





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