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CQFD N°074


RENAISSANCE AUX FORCEPS D’UN BAZAR MÉDITERRANÉEN

FIN D’ÉCLIPSE ?

Mis à jour le :17 février 2010. Auteur : Nicolas Arraitz.

Marseille sera toujours Marseille. C’est tellement vrai que même ceux qui prétendent faire table rase perpétuent certains atavismes locaux. Pas étonnant chez les caciques de la mairie, mais plutôt comique venant des technocrates d’Euroméditerranée [1]. Leur gestion opaque et louvoyante des suites de l’incendie du Marché du Soleil les a carrément mis à découvert…

BIENVENUE ! Entrez, entrez ! Un thé à la menthe ? Un gâteau ? » Sans attendre l’accord de la commission de sécurité, le Marché du Soleil, parti en fumée le 18 juin 2008, a célébré une vraie fausse inauguration le 24 novembre dernier. En présence du maire de secteur, Lisette Narducci (PS), et du propriétaire des murs, Georges Dahan, la partie demeurée intacte du bazar le plus populaire de Marseille a rouvert ses portes au public à quelques jours de l’Aïd. Victoire d’une occupation à l’arrachée ? Résultat d’obscures tractations ? Et pour combien de temps ? Personne ne veut répondre à ces questions, sauf peut-être ceux qu’on a laissés sur la touche…

Blaise Messina, artisan plombier victime de l’arrêté de péril imminent dont a aussi été frappée l’impasse voisine,est désabusé : « Ils se font des illusions,personne ne veut d’un souk à mi-distance entre la gare Saint-Charles et La Joliette. » La Joliette, où Euromed érige une version phocéenne du quartier de La Défense, même si, « à cause de la crise », la construction d’une tour Jean Nouvel a été abandonnée et si celle du gratte-ciel de Jacques Saadé, ex-n°2 du transport maritime mondial,marque le pas.Ville et établissement public ne cachent pas qu’ils prévoient autre chose pour cette Porte d’Aix si convoitée : hôtel quatre étoiles, bureaux, parkings, jardins de prestige… « La mairie ? Elle nous casse,clarifie un commerçant. Ça fait un an et demi que je suis à la rue, harcelé par la police. » [2] Si cet incendie avait eu lieu rue Saint-Ferréol [3], aurait-on mis près de deux ans à trouver une solution ? Lisette Narducci a sa petite idée : « Dans nos quartiers, quand on a un problème, c’est dur de se faire entendre. Mais là, je suis optimiste, avec Euromed, on est destiné à devenir un quartier privilégié. » Privilégié ? Mais à quel prix ? Et pour qui ?

Lorsque Mme Narducci fait mine de se réjouir de cette réouverture aux forceps, elle interpelle en même temps le proprio et lui demande de faire «  un effort esthétique », pour que le nouveau marché attire « l’ensemble des Marseillais, les Provençaux et même les touristes »… Sous-entendu : gommez-moi ce bruit et ces odeurs… Pourtant, à l’occasion des fêtes, on a vu que le Soleil attire une clientèle des plus variées, Européens et « touristes » compris. Narducci, en insistant à deux reprises sur le terme « Provençaux », convoque-t-elle, à l’instar du ministre Besson, un débat sur l’identité régionale ? Pour plaire aux Provençaux de Lisette, faut-il cacher l’Arabe que les investisseurs ne sauraient voir ?

Autour de la Porte d’Aix, de drôles d’oiseaux en costume sombre ou en anorak estampillé Euromed visitent locaux et appartements sans un regard pour les locataires, avec dans les yeux un futur planifié ailleurs, qui leur rend les gens et la réalité présente quasi transparents. Les époux Messina en savent quelque chose,malmenés depuis des mois par de troubles marchandages entre leur bailleur et Dahan, puis Euromed et les services municipaux.

Bien qu’ayant empoché l’argent de l’assurance, Georges Dahan a laissé les commerçants sinistrés à la rue pendant plus d’un an. Quand on l’interrogeait sur l’absence de travaux de réfection, il répondait avec superbe qu’il avait en projet un tout autre centre commercial, plus grand, plus beau, plus cher, pourvu d’un parking souterrain. Mais son projet n’a pas eu l’heur de plaire à Euromed, qui a préempté les lots qu’il convoitait pour l’agrandissement du marché et l’accès au parking. Ainsi blackboulé, Dahan a alors œuvré à une réconciliation avec ses ex-locataires [4]. « Sentimental et oriental », le voilà allié avec l’association des commerçants et la mairie de secteur pour mieux se cramponner au site. Il promet une reconstruction de l’aile sinistrée « à l’identique », sans préciser s’il aura besoin pour cela d’un permis de construire. Du coup, on assiste à des revirements inattendus. Une boutiquière qui vitupérait Dahan et sa relation quasi féodale avec ses « clients » prend aujourd’hui sa défense : « C’est un compatriote, ça fait vingt ans qu’il travaille avec nous. »

Dans la rue du Bon-Pasteur, les emplacements libérés par les vendeurs réinstallés à l’intérieur ont vite été réoccupés. Moyennant finance, murmure-t-on. On sous-loue un bout de trottoir, un hangar désaffecté, un local au bail tronçonné en deux ou trois… L’exemple vient d’en haut : de la mairie centrale qui, peu regardante sur les normes de sécurité avant l’incendie, n’a pas daigné prendre le relogement à son compte ; d’Euromed qui trame dans le dos des habitants ; des propriétaires qui jonglent avec les baux et les règlements…

Patrimoine culturel, poumon économique, expression d’une vitalité populaire… Le Marché du Soleil est un peu tout cela. Reste que l’avenir d’un tel bazar est soumis à des forces qui dépassent celles du marché immobilier,des chamailleries politiques ou même de la sacro-sainte logique économique. La preuve ? Le dynamisme reconnu du commerce arabe ne trouve grâce aux yeux ni du maire, ni de la chambre de commerce, ni d’Euromed. On lui préfère le cimetière high-tech de la nouvelle rue de la République… Mais n’en déplaise à ces messieurs, la vie reprend ici rapidement ses droits et se faufile dans le moindre interstice pour « mettre le oaï partout ». Dit autrement : le souk.

Article publié dans CQFD n°74, janvier 2010.


[1] L’établissement public Euroméditerranée (Euromed) est chargé de la plus grosse opération de réhabilitation urbaine en Europe, concernant 480 hectares de quartiers portuaires.

[2] Merci à Kamar Idir pour l’enregistrement des propos tenus le 24 novembre 2009.

[3] Rue piétonne du centre-ville colonisée par les enseignes « de marques ».

[4] Lire CQFD 58, 64, 66 et 69.





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