N SONDAGE OBÉIT généralement à deux préoccupations complémentaires.
Primo, il doit permettre au journal qui le publie
d’être cité dans les revues de presse et de bénéficier ainsi d’une
promotion plus massive et moins coûteuse qu’une campagne
de publicité classique. Secundo, il doit délivrer un « message »
insolite, susceptible de « briser un tabou » (variantes : « secouer
le cocotier »,« bousculer les habitudes ») – par exemple,que les
Français n’aiment plus trop Nicolas Sarkozy mais qu’en revanche ils adorent
François Fillon, ou qu’ils exploseraient de joie si on leur mutilait leurs
retraites, comme l’a récemment démontré une enquête Ifop/Journal du
dimanche (« Le sondage qui bouscule : les Français prêts à travailler plus longtemps », JDD, 10/01/10).
Le sondage CSA/Siné Hebdo sur « Les Français et la police » (13/01/10) satisfait-il
à ces deux exigences ? La question mérite examen, s’agissant d’un journal
qui prétend « chier dans les bégonias ». Inutile de rappeler ici les conditions
dans lesquelles Siné a lancé son canard il y a un an et demi, on se contentera
d’indiquer que, pour notre part, la résurrection de l’insurgé nous avait alors
grandement réjouis. Un îlot d’insolence, apparemment bien armé pour la
piraterie, surgissait des eaux clapoteuses de la satire hebdomadaire, et ce
miracle nous suffisait à étouffer la gêne qu’on éprouvait devant certains choix
rédactionnels – en particulier la vidange offerte chaque semaine au penseur
anarcho-balladurien Michel Onfray. Quoi qu’il en soit, l’hypothèse que Siné
Hebdo cède à l’imposture sondagière paraissait hautement incongrue
–presque autant que la parution dans CQFD du classement des grandes écoles.
Ne fût-ce que pour une question de moyens : il en coûte tout de même
quelques milliers d’euros, soit quelques palettes de bouteilles de vacqueyras.
Publier un sondage, ce n’est pas seulement noircir du papier avec des
chiffres scientifiquement bidonnés sur « ce que pensent les Français ».
L’exercice impose d’abord de
sélectionner un institut de
sondage. Le pluralisme en la
matière donnait à Siné Hebdo
l’embarras du choix : serait-ce
l’Ifop de Laurence Parisot ?
OpinionWay, le favori du
Figaro et de l’Élysée ? Ipsos, la
danseuse du fonds d’investissement
Eurazeo ? Ou plutôt
CSA, propriété du milliardaire
Vincent Bolloré, pilleur d’Afrique et yachtman de Sarkozy ? Allez
savoir pourquoi, Siné Hebdo a tranché pour CSA.
Il convient ensuite de définir les questions que des petites mains smicardes
et souvent précaires devront soumettre par téléphone à un « échantillon
représentatif de Français ». C’est là qu’intervient le fameux « message ». Dans
le cas de Siné Hebdo, les commanditaires espéraient démontrer « qu’il existait
un vent de révolte profonde contre la police de Sarkozy », comme ils s’en
expliquent dans leur analyse des résultats. « Nous pensions que les Français
profiteraient du sondage que vous allez découvrir dans ces pages et sur notre
site pour crier leur colère et leur indignation. » Un vœu sympathique, mais qui
surprend par son ingénuité : depuis quand « les Français » crient-ils « leur colère
et leur indignation » par voie de sondage ? Comment interpréter la pieuse
croyance que « les Français » –soit « 1011 personnes âgées de 18 ans et plus »,
selon la fiche technique– n’attendaient qu’un questionnaire téléphonique
pour se lever comme un seul homme contre « la police de Sarkozy » ? Le journal
« mal élevé » pensait-il réellement qu’un coup de grelot en provenance d’une
filiale du groupe Bolloré ferait flotter le drapeau noir sur la marmite ?
La rédaction de Siné Hebdo avoue donc sa déception : le sondage conclut
que les Français aiment plutôt les flics, mais pas non plus tant que ça, qu’il
y a du pour et du contre, des goûts et des couleurs, Jean-qui-rit et Jean-qui-pleure,
et il faut bien toute une page aux malheureux apprentis exégètes
pour faire semblant de tirer quelque chose de cette marmelade de chiffres.
Sinon, c’était avouer qu’on avait claqué une liasse d’euros pour des prunes.
Désappointant pour Siné Hebdo, le sondage a en revanche été favorablement
accueilli par Le Figaro, qui l’a repris en titrant : « Les Français satisfaits de leur
police » (12/01/10). « Selon un sondage CSA, la police est considérée comme efficace par 57% des Français », exultait France-Soir (12/01/10), tandis que BFM TV annonçait que « les Français aiment leurs policiers ». Le message est donc passé, finalement, mais dans le sens du képi. Siné Hebdo voulait chier dans les bégonias, ce sont les bégonias qui nous chient dessus. Le ministère de l’Intérieur n’en espérait pas tant.
Politiquement calamiteuse, il n’est pas certain que l’affaire se soit pour
autant avérée juteuse sur le plan promotionnel. Certes, les citations du Figaro
et de France-Soir auront peut-être drainé vers Siné Hebdo quelques urologues
tropéziens à la retraite, que Michel Onfray s’emploie d’ailleurs à fidéliser (« Je
souscris à cette belle idée que quand on n’aime vraiment pas les flics, on traverse
dans les passages cloutés pour n’avoir pas affaire à eux », sermonne le
« philosophe » dans le numéro consacré à la police). Mais, à notre connaissance,
le scoop de l’hebdomadaire ne lui a toujours pas permis d’amadouer
la revue de presse de France Inter. Pour obtenir les faveurs de la maison, Siné
Hebdo ferait mieux de commander un sondage sur l’amour que portent les
Français à Philippe Val.
Article publié dans CQFD n°75, février 2010, actuellement en kiosques.