CES GENS à la culture pourtant millénaire sont, en notre siècle,
organisés en une véritable société parallèle, gérée par des
“patrons”qui organisent des “tours de manche”, frappent ceux
qui ne rapportent pas assez, apprennent aux plus jeunes le vol
et la ruse, esclavagisent leur peuple à l’échelle d’un continent,
et s’enrichissent de la misère des leurs », prétend Gilles Dupont, un pissecopie
à la pointe du journalisme d’investigation, dans le quotidien de
Côte d’Or Le Bien public du 21 janvier dernier. « Ces gens », ce sont les
Roms qui, si l’on en croit ces allégations de concierge, sont organisés en
une véritable mafia à coup sûr tentaculaire. Dans l’édition du 8 février,
le piètre Albert Londres sauce moutarde insiste : « Chacun sait que ces
ressortissants roumains ne sont pas de simples itinérants arrivés au
hasard de leur exode à Dijon. Leurs arrivées et leurs départs sont planifiés
par une organisation, qui les exploite et tire de grands profits de la
mendicité ou des vols. » Les preuves
de l’existence de cette « organisation » ? Nul besoin, voyons, puisque
« chacun sait » !
Il y a donc « un problème Roms »
dans la cité du socialiste François
Rebsamen, où plusieurs familles
roumaines ont élu domicile depuis
quelques années. Le hic, c’est que
ces mendiants fouineurs de poubelles
ont l’inélégance de ternir
l’image de la ville. Pour mettre fin aux agissements de ces indésirables,
la maison poulaga s’est lancée à leurs trousses,mais il semblerait qu’elle
ait fait un usage excessif de l’argument local en vogue, le fameux
« chacun sait ».
En avril 2009, une dizaine de Roumains étaient arrêtés dont quatre
placés séance tenante en préventive pour « escroquerie » à la CAF et à
l’Assurance maladie, « recel » et « abus de faiblesse » à l’encontre de
naïves grand-mères. Ces truands dignes de la Camorra napolitaine
étaient enfin sous les verrous ! Profitant de ce climat de suspicion,
la préfecture expulsa leurs squats dans la foulée.
« L’un a fait trois mois et demi de taule, deux autres quatre mois et le
soi-disant chef du réseau mafieux a fait huit mois », détaille pour CQFD
un membre de leur comité de soutien. Le passage par la case prison a pris
fin et des non-lieux ont été prononcés en janvier par le juge d’instruction
pour la grande majorité des inculpés. Il s’avère que l’escroquerie à
la CAF n’est pas avérée. « Il n’y a pas fraude, explique leur avocate, maître
Clemang. Via leurs assistantes sociales, ils ont déposé des dossiers d’allocations
sociales sans avoir à se justifier de leur séjour car ils sont assimilés
à des communautaires. » Si Roumains et Bulgares, petits derniers à avoir
intégré l’Union européenne, ne peuvent effectivement prétendre à ces
aides sociales, il existe une exception pour ceux qui ont ouvert des droits
avant la mise en place de circulaires plus restrictives. Et c’est le cas de
neuf des dix inculpés ! Quant à l’accusation d’« abus de faiblesse », elle
reste d’actualité même si l’une des dames
« escroquées » a écrit au juge pour démentir
la version policière. « Les deux policiers qui sont
venus chez moi un jour à l’improviste ont passé
deux heures à essayer de me faire dire ce que
je ne voulais pas dire. […] Moi, j’ai beau être
âgée,je sais ce que je fais,je suis une maîtressefemme
et ce jeune charmant ne se serait jamais
permis de faire pression sur moi, je n’aurais pas
admis. Juste, je n’accepte pas qu’on laisse des
personnes vivre dans ces conditions et qu’on les
accueille aussi mal », précise cette sympathique mamie à des membres
du comité de soutien. La personne soupçonnée de l’avoir carottée a été
libérée sous contrôle judiciaire.
Bilan : les quatre terribles mafieux embastillés en avril 2009 ont tous été
libérés, ce malgré la participation active du Bien public et de son fidèle
Gilles Dupont. Quant aux familles, elles ont trouvé refuge –provisoirement–
dans un ancien bâtiment militaire du quartier du Petit-Creusot.
Chacun devrait savoir que les peurs et les fantasmes ne suffisent pas toujours
à engendrer le coupable idéal.
Article publié dans CQFD n°76, mars 2010.