NE TABLE BASSE où trône une
coupe de friandises, dans un
salon rose, quelque part en
France. En cavale, Salma
Boulazhar, jeune fille réservée, n’est
pas une habituée des médias. Avec
Salima, sa sœur jumelle, elles ont payé
leur « droit d’aubaine » [1] à l’État français,
pour avoir eu la mauvaise idée de
naître au Maroc.
Le 19 janvier 2010 à 6h du matin, la
police débarque chez leur tante, interpelle
Salima et la transfère au centre de
rétention de Lyon. Elle est ensuite
envoyée à Casablanca, où le Réseau éducation
sans frontières (RESF) lui trouvera
une famille d’accueil. Hospitalisée,
Salma a échappé à la rafle. « Ma tante
m’a appelée, j’ai alors quitté l’hôpital. »
Soutenue par la « résistance auvergnate », elle a pris le maquis,après avoir
détruit la puce de son portable. Dans sa
planque, elle a passé un mois à dormir,
mal. Elle n’était pas préparée à cela. « Le
premier jour, elle a même perdu connaissance,
tellement elle était apeurée. Raphaël Maniez, de RESF, s’interroge : et
s’il lui était arrivé un gros pépin ? » Une équipe
du Samu,venue la soigner lors de son malaise,
la reconnaît mais ne la dénonce pas.
À Clermont-Ferrand, la mobilisation est inespérée.
Même le candidat PS aux élections régionales
s’en mêle… En face, Patrick Stefanini, un
préfet rigide à qui l’on doit la maxime nauséabonde
du « sans-papiers ayant vocation à
retourner dans son pays d’origine ». En 1996,
directeur adjoint du cabinet de Juppé, il brilla
dans le lancer de hache contre la porte de
l’église Saint-Bernard. Affublé du sobriquet
« Serial Loser » à cause de ses échecs répétés
devant le suffrage universel, cet ambitieux
fonctionnaire a connu ses premiers francs
succès avec la création du ministère de
l’Identité nationale, dont il est l’un des concepteurs,
le secrétaire général et l’éminence grise.

Abandonnées par leurs parents, les deux
soeurs ont d’abord été élevées par leur grandmère,
au Maroc. À sa mort, en vertu de la
Kafala –prise en charge des enfants abandonnés
dans le droit marocain–, elles sont
recueillies par une de leurs tantes qui réside en
France. Pendant cinq ans, elles ont vécu la
même vie que les enfants d’ici, peut-être en
plus pauvre. Leur tante Atika ne perçoit pas
d’allocations familiales pour ses deux nièces,
la CAF ayant refusé de les octroyer faute d’un
certificat de l’Office des migrations internationales.
À leur majorité, les jumelles demandent
le renouvellement de leurs papiers,mais
elles essuient un refus des services préfectoraux,
où la politique du chiffre est devenue
obsessionnelle. « Ils n’ont pas hésité
à répondre que les sœurs étaient
inconnues des services, explique
Raphaël Maniez. Une expulsion,
c’est un échelon de plus pour
atteindre les quotas. » L’Auvergne en
serait déjà à 700 renvois… Patrick
Stefanini,condamné à dix mois de
prison avec sursis dans l’affaire des
emplois fictifs de la mairie de Paris,
considère que les jumelles doivent
retourner au Maroc pour régulariser
leur situation. Leur casier
étant vierge, elles pourront ensuite, qui sait, briguer un emploi réel à la
préfecture de Clermont [2]…
Salma possède un drôle de papier,
un « document de circulation pour
mineur étranger », qu’elle n’a
jamais eu à présenter. C’est une fille
rangée, qui ne sortait pas et poursuivait
un CAP restauration à l’institut
des métiers, où l’on s’est
solidarisé avec elle. De santé fragile,
elle souffre de problèmes psychologiques.
« On n’est pas un danger
pour la France », glisse-t-elle timidement.
Un danger, non. Juste un épouvantail
pour diviser les pauvres. Comme l’affirme le
démographe Hervé Le Bras, « dans ce mouvement
irrationnel, la peur de l’autre rejoint l’antique
mépris du pauvre ». Reste aux étrangers
à se promener dès potron-minet en short
beige, lunettes de soleil et Caméscope. C’est très
Goldmann Sachs, paraît-il.
Article publié dans CQFD n°76, mars 2010.