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CQFD N°075


QUI VA RECONSTRUIRE HAÏTI ?

ENVAHISSANTE GÉNÉROSITÉ

Mis à jour le :22 mars 2010. Auteur : François Maliet, Nicolas Arraitz.

Le séisme d’Haïti a occasionné un écrasant déploiement de bons sentiments. Pillards sans foi ni loi ou victimes impuissantes, les autochtones ont eu la chance de pouvoir compter sur des ONG, une armée US et des médias internationaux d’une abnégation exemplaire. Vraiment ?

FFICACE, LE TREMBLEMENT DE TERRE du 12 janvier à Haïti, avec ses 212 000 morts et plus d’un million de sinistrés  ! Le gouvernement de René Préval, enfoui lui aussi sous les décombres, était bien incapable de faire face à la catastrophe. On a donc assisté à une déferlante de secours : des bataillons d’ONG avec toubibs et denrées alimentaires, escortés par une armada de soldats US – environ 15 000– lourdement équipés de vingt navires de guerre, d’un porte-avions nucléaire,de plus de soixante hélicoptères et 200 véhicules de combat – la Louisiane d’après l’ouragan Katrina n’en avait pas vu autant… Le tout suivi d’une myriade de journalistes internationaux dépêchés sur place pour rendre compte du drame et des actions humanitaires… occidentales. Un journaliste de CNN, Sanjay Gupta, par ailleurs neurochirurgien, abandonna momentanément sa mission d’informateur pour opérer une petite Haïtienne… devant la caméra. Histoire de faire oublier les accusations de voyeurisme et le fait que, durant les premières heures, l’intervention humanitaire ne s’est préoccupée que de l’évacuation des ressortissants étrangers. Voilà sans doute pourquoi, dans ce pays dévasté et décapité, les médias ont préféré donner l’image d’une population se croisant les moignons, en attente d’un sauveur tombé du ciel,tout juste bonne à piller et à s’entretuer. Pourtant…

« Il y a certes des pillages et des vols, nuance Carl François, un Haïtien contacté par CQFD, mais il y a également une grande solidarité. Le deuxième jour après le séisme, j’ai reçu chez moi, dans les hauteurs de Pétion-Ville, une partie de la récolte de mon voisin paysan, car il savait que j’hébergeais seize personnes et qu’il n’y avait aucun approvisionnement en vue. Il l’a fait sans rien attendre en retour, sauf peutêtre un peu de reconnaissance de ma part, poursuit ce managing director d’une banque locale. Moi qui, tous les matins, passe devant lui les vitres de mon tout-terrain remontées, la clim’à fond, indifférent à son existence précaire,obsédé par la réussite à l’occidentale… C’est peut-être dans ce geste paysan que réside l’espoir pour Haïti. » Voilà un col blanc que le séisme a fait retomber du vrai côté de la vie.

Et il n’y a pas que la solidarité potagère qui a joué, malgré le peu de reportages sur le sujet. « Les deux hôpitaux de Médecins sans frontières [MSF] ont été sévèrement endommagés, nous explique Rony Brauman, et ceux qui étaient coincés dans les décombres ont été sortis par les brancardiers haïtiens, le voisinage et le personnel expatrié de MSF. Et ça s’est passé ainsi partout ailleurs à Port-au-Prince. En fait, ça se passe toujours de la sorte, poursuit le fondateur de MSF, c’est une donnée d’observation empirique : quand un groupe de gens est soumis à un cataclysme soudain, le réflexe de coopération et d’entraide l’emporte toujours. Et c’est un point aveugle de la presse internationale en général, pas seulement à Haïti,mais lors de toutes les crises majeures, comme pour le tsunami en 2004. Les formes d’entraide, de coopération,de solidarité locales restent invisibles aux médias. »

Dans le numéro de février de Diagonal, équivalent espagnol de CQFD, Jean Rousseau, activiste haïtien membre de Vétérinaires sans frontières, témoigne en ce sens : « Les paysans s’organisent pour recevoir leurs familles et amis sinistrés qui affluent en provenance de la ville. Il faut nourrir tous ces gens. […] La Coordination régionale des organisations du Sud-Est a mobilisé des équipes de centaines de volontaires pour porter les premiers secours. Les réseaux paysans sont plus forts que jamais. Ils sont la preuve qu’il n’y avait pas besoin de militariser le pays pour que l’aide arrive aux gens. »
La présence de l’armée US peut en effet inquiéter… « La prise en main des secours par les États- Unis est un avantage pour les organisations qui ont besoin de filières logistiques comme l’aéroport, analyse Brauman. Il y a eu de gros couacs, mais quelles que soient les méfiances bien compréhensibles que l’on puisse avoir à l’égard des comportements impériaux des États-Unis, surtout en Amérique centrale, il faut reconnaître qu’à ce stade leur aide est utile. » Même si la coopération n’est pas toujours facile,puisqu’ « il y a localement des tiraillements entre les différents intervenants. MSF s’est confronté, avec des Américains et des Canadiens, à des comportements de militaires en campagne. Je crois que c’est plus de la culture militaire qu’une volonté hégémonique, et il ne faut pas le surinterpréter. »

Se pose déjà la question du devenir du pays. Une fois passé le temps des premières urgences, rejoindront-ils docilement leurs pénates, tous ces bons soldats yankees ? « Ce qui est préoccupant pour l’avenir, ce sont les modèles sociaux et politiques qui vont être adoptés, la capacité des autorités haïtiennes à orchestrer une reconstruction qui ne soit pas une nouvelle arrivée de liquidités pour ceux qui se les accaparent déjà. [Pour que] cette reconstruction se [fasse] de façon décente, c’est-à-dire en améliorant la vie des sinistrés et en essayant de résorber, plutôt que de reproduire, les injustices criantes de ce pays, [il faut que] les Haïtiens eux-mêmes s’en occupent. Il est évoqué une mise sous tutelle par une administration internationale pour cause de défaillance gouvernementale, mais je pense que c’est vraiment aller dans la mauvaise direction. » Et c’est quand toutes les téloches du monde auront plié bagage qu’il faudra y regarder de très près…

Charité bien ordonnée…

« En mars 2000, soixante cultivateurs haïtiens candidats à l’émigration clandestine ont péri dans les eaux de la mer Caraïbe. Comme c’est assez banal,les journaux n’en ont pratiquement pas parlé. Ce qui est moins banal, c’est que le FMI avait, quelque temps auparavant, interdit au gouvernement haïtien de subventionner la production locale de riz. Distrait, l’organisme international avait oublié d’interdire la même chose aux États-Unis. Du coup, Haïti achète du riz US, même s’il est de qualité inférieure. »
Eduardo Galeano dans Diagonal, février 2010

Article publié dans CQFD n°75, février 2010.






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