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CQFD N°011



On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste

Mis à jour le :15 avril 2004. Auteur : Olivier Cyran, Victor Lehaineux.


Gébé s’est arrêté une fois de trop. Et là oui c’est triste. Il avait 74 barreaux mais c’était pas un vieux : le principe de L’An 01, « faire un pas de côté », il n’a jamais cessé de le mettre en pratique, prodigieuse gymnastique qui lui faisait voir le côté pas exposé des choses, celui que nous autres bouchés de la rétine on ne remarquait pas. Et ce qu’il y voyait valait drôlement le coup d’œil, pour lui et pour les autres, car sa jubilation était contagieuse, elle se partageait dans la confiance d’une réciprocité, et c’est pour ça que tu te sentais bien avec lui, qui que tu sois, sauf si t’étais un con. Gébé n’avait pas d’âge. Bien sûr, c’était un grand dessinateur, poète, écrivain, déconneur, un grand tailleur de perspectives, un révolté pour de vrai, un praticien de l’anarchie douce, et tout ça et plus encore, on le retrouve intact dans ses bouquins. Mais ce qui m’impressionnait le plus, et qui me bouleverse encore, c’était sa capacité à se fier aux gens, les vrais gens, les petites gens, celles qui gueulent quand on leur marche dessus. Une grève d’ouvriers, une évasion de taulards, un soliloque de bistrot, un film de Buster Keaton ou des voitures qui brûlent à la Saint-Sylvestre, toute manifestation de l’indiscipline humaine le mettait en joie. À cette joie-là il faisait bon se réchauffer. Gébé est mort, il serait temps d’embrayer sur l’an 02.

Olivier Cyran


Y’a beaucoup de mecs, quand on apprend qu’ils viennent de mourir, on croyait que c’était déjà fait depuis longtemps. Avec Gébé, c’est le contraire : on s’était tellement habitué à le voir vivant qu’on croyait qu’il avait renoncé à mourir. De tous ceux qui l’ont connu, je suis sans doute celui qui l’a connu le moins, mais je voudrais quand même dire deux trucs : il y a un paquet de lascars qui, comme moi, sont venus à la presse satirique grâce à lui, parce qu’il était comme ça, il te donnait confiance en toi et il te trouvait une place assise autour de la table des grands. Et il y a un paquet de lascars qui sont restés dans la presse satirique grâce à lui, parce que dans les moments de découragement, quand tu lui disais : « Ce que je fais n’intéresse personne », il avait une façon irrésistible de te répondre : « T’attends que ça intéresse quelqu’un pour faire quelque chose, toi ? » C’est toute sa vie, ça : il n’attendait rien, il ne demandait rien, il faisait et il faisait faire, imperturbable, généreux, serein. La prise de force tranquille. Avec la modestie des coureurs de fond, ceux qui savent que le plus dur est toujours à venir et qu’il n’y a pas de quoi pavoiser.

Victor Lehaineux

Publié dans CQFD n°11, avril 2004.






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