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CQFD N°075


MINOTERIE EN GRÈVE

BLÉ DUR

Mis à jour le :22 mars 2010. Auteur : Gilles Lucas.

« Dialogue social mon cul ! », comme dirait Zazie dans son métro. Rude et mesquine époque. Voilà une direction pleine de morgue. Et des salariés en colère. Tout est là. Tout est dit. Tout est emballé. Et pourtant… Récit d’une journée de grève à toute berzingue à travers la ville.

DE TOUTE FAÇON, C’EST PLIÉ ! On a déjà baissé la culotte », grince Édouard, casquette et pantalon baggy. Il allonge le pas en direction du bureau où sont rassemblés ses collègues : « On demandait 2,5% d’augmentation et le paiement des journées chômées comme le 26 décembre ou la Pentecôte. On n’en est plus qu’à demander 2%. » Cinq jours, depuis le 21 janvier, qu’une grosse majorité des salariés de la Grande Minoterie Méditerranéenne, ex-Moulins Maurel,installée à La Valentine dans les quartiers Est de Marseille, sont en grève et occupent les locaux. Vincent explique : « On a créé une intersyndicale FO-CGT-CFDT. Moi,je suis à FO.Syndiqué ou pas,ça ne change rien,la grève est massive. » Patrick reprend : « Ici, c’est un moulin bi-produit. On fait de la farine et de la semoule. On est les seuls. En 2004,on était 110. On n’est plus que 68. Après Panzani, c’est le groupe Nutrixo qui a tout racheté. Ils ont dégagé les intérimaires puis mis en place les techniques modernes d’exploitation du personnel : surcharge de travail, polyvalence totale. » Un autre gréviste précise : « Polyvalence ? En fait on est devenus multitâches. On doit faire plusieurs boulots sans que cela ne change rien à nos salaires. » Gigi le cariste surenchérit : « Un jour, j’ai trouvé dans mon bureau un ordinateur tout neuf. On m’explique que, dorénavant, je dois rentrer dans la machine les spécifications des chargements. Ce n’est pas mon boulot. Une autre fois, ils m’ont demandé de faire du gardiennage… » « Avec nous autres les Mexicains –c’est ainsi que nous appelle le directeur parce qu’on est très liés entre nous –, ils vont avoir du mal pour nous mettre en esclavage. Ils ont cherché à nous diviser en augmentant les meuniers, mais ça n’a pas marché. On est tous dans la grève ! », précise Patrick. Il continue : « La DRH dit qu’on doit être autonomes. Autonomes ! C’est-à-dire qu’on doit faire plusieurs boulots à la fois. Je lui ai dit que je voulais être autonome en rédigeant moimême ma feuille de paie. Elle est partie… » Georges intervient : « Chez Storione, à Arenc [l’autre moulin marseillais appartenant à Nutrixo], ils ont réussi à imposer le chacun pour soi. Nous y sommes allés hier pour voir le directeur général. Tous les salariés se débinent, même si quelques-uns disent qu’ils aimeraient nous rejoindre, mais… » Vincent rapporte sa conversation téléphonique avec le big boss parisien : « Il propose 1% d’augmentation à la date du 1er mars. Je me suis permis de lui dire qu’il n’en était pas question… » « Tu as bien fait ! », s’exclame un magasinier en haussant le ton au point de réveiller un de ses collègues endormi dans un fauteuil. Un jeune propose d’aller immédiatement à Storione. On se rassemble dans la cour. Direction Arenc.

Au bout de la ruelle qui mène à la minoterie, le comité d’accueil est composé du directeur général et de deux cadres dirigeants. Ils serrent la main à chacun et la mauvaise troupe, une trentaine de personnes,fait cercle autour d’eux. Vincent se tourne vers ses collègues : « Allez-y,dites-leur ! » Le ton monte : « Vous vous moquez de nous. On a déjà reculé. On est à cran. On va la bloquer, votre boîte ! » Le directeur : « Contre mon avis,Paris est d’accord pour 1,5% d’augmentation à compter du 1er février. » « On veut 2% ! », lance un gréviste. Un des cadres tente : « On est en train de perdre nos clients. C’est contre vous que vous agissez. » « C’est bon, on ne discute plus. On bloque la boîte ! », s’emporte un gars. La troupe laisse sur place les encravatés et file vers la porte d’entrée. Un petit cadre tente d’intervenir. Empoignade. Ici on retient le plus speed qui « veut se le faire » pendant que l’autre est bloqué dans un coin. Hésitation. On ressort. Le directeur : « Bon ! Je vais discuter avec vos délégués. » De nouveau dans la cour, un gréviste fait judicieusement remarquer : « En partant de chez nous, on était à 1%. En arrivant, on est passé à 1,5. Avec encore un petit coup de pression, on devrait arriver à leur faire lâcher le peu qu’on leur demande. » La délégation et le directeur réapparaissent. Vincent : « Ils nous proposent maintenant avec les 1,5%, une prime de 100 euros. Vous en pensez quoi les gars ? » Tumulte : « Pas question ! » Un poids lourd approche, on se met devant. Le chauffeur met des coups d’accélérateur. Un salarié de Storione arrive : « Qu’est-ce que vous foutez ! Laissez-le passer ! » Un de La Valentine : « Toi, ferme-la, tu devrais être de notre côté ! » Le gars s’éloigne sous les menaces. Flottement. Position unanime : « Ils doivent nous payer les jours de grève ! » On rentre, sans encombre cette fois, dans l’usine. Balade. Sur la chaîne d’emballage, un jeune empile des petits sacs de farine : « Je suis en stage ici pour trois semaines. Mon salaire ? Je ne suis pas payé. » Indignation des grévistes.On monte dans les étages. Les salariés nous reçoivent chaleureusement, alors que des agents de sécurité ne nous lâchent pas d’une semelle. On visite. On redescend. Vincent : « Ils nous proposent maintenant avec les 1,5 %, une prime de 150 euros et le paiement de deux jours sur les cinq jours de grève. » Le directeur est immobile,les bras croisés.Un jeune lance : « Vous nous payez trois jours et on n’en parle plus ! » Un autre, de l’autre côté, intervient : « Vous nous payez deux jours et vous donnez 2%. » L’encravaté se précipite : « Donc, vous êtes d’accord pour les deux jours ! » Vincent s’interpose : « Les gars, on se met dans un coin et on discute. » Décision générale : « Qu’ils nous paient les cinq jours de grève en plus des 1,5 % et de la prime de 150 euros ! » Le directeur regarde ses pompes. Un gréviste : « Il est maintenant trop tard pour bloquer. Tous les camions sont partis… » Et à l’adresse du boss : « On va revenir demain matin. Vous allez voir ! » Le lendemain, un coup de fil annonce à CQFD qu’un accord a été passé dans la soirée avec une récupération échelonnée des jours de grève. Un peu plus tard, Patrick conclura : « On a quand même réussi à faire bouger le rapport de force. La direction semble marcher sur des œufs… »






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