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CQFD N°075


CHRONIQUE JUDICIAIRE

CYPRÈS DU PARADIS

Mis à jour le :22 mars 2010. Auteur : Juliette Volcler.


Monsieur l’huissier, allez ouvrir les fenêtres, qu’on respire. –Les deux, Mme la présidente ? – Oui oui. » La présidente est une femme forte, la quarantaine, les cheveux bruns mi-longs. « Dossier 16. » S., un homme d’une trentaine d’années, se lève des bancs du public et s’approche de la barre. R. entre menotté dans le box des prévenus. Il a l’air d’un vieil homme simple, il n’a que 53 ans. « MonsieurR. vous avez été condamné à de multiples reprises pour recel et falsification de chèques, et aussi par le tribunal de commerce, une liquidation judiciaire. Vous étiez dans quel domaine ? –L’artisanat, mais ça n’a pas marché. –Vous êtes actuellement détenu pour 12 mois,vous purgez une peine de 2003. MonsieurS., vous n’avez pas de condamnation au casier. Alors,MonsieurS., au cours de travaux chez MmeZ., elle vous a fait totalement confiance puisqu’elle vous donne un chèque signé en blanc pour aller acheter des cyprès chez un pépiniériste. Mais vous n’utilisez pas le chèque, vous payez les cyprès avec votre carte bancaire, vous revenez chez elle, elle vous rembourse les cyprès en espèces, mais vous ne lui rendez pas le chèque. Ce n’est que quelques semaines après que vous allez retrouver le chèque dans vos papiers et que vous allez décider de l’utiliser. » MonsieurS. prend un air désolé : « Chais pas c’qui m’a pris. Malheureusement j’ai croisé MonsieurJ. à un anniversaire et je lui ai parlé de ce chèque. –Mais c’est vous qui l’avez falsifié et marqué 10000 euros. –Non, j’ai pas falsifié, c’est Monsieur J. ! » Monsieur R. veut aider la présidente, qui s’y perd : « Comme j’ai un passé et que j’ai fait des conneries avant… –Ça oui, hein… –… bin c’est moi que J. a contacté pour encaisser le chèque, j’ai fait confiance. –Enfin, vous deviez toucher 200 euros pour l’encaissement. –Oui mais J. m’avait dit qu’il n’y avait aucun problème. Je travaille dans une entreprise de réinsertion, je touche 800 euros nets, alors ça m’intéressait, 200 euros. » Sur les bancs du public, avec les fenêtres grandes ouvertes, il fait frais et on peine à entendre les échanges, il y a des aboiements et des sirènes de police. « MonsieurS., c’était quoi votre situation ? –J’étais au chômage. –MonsieurR., rien à ajouter ? –Non. Ah si, j’ai du cholestérol, je dois prendre beaucoup de cachets, alors que la détention, déjà, c’est dur. » La présidente hausse les épaules : « Je ne peux pas faire grand chose pour vous, il faudra voir avec la juge d’application des peines. Monsieur le procureur ? » Le procureur est un homme mince et sec de 45 ans, il a les cheveux gris et de petites lunettes. Il a l’air furieux : « MonsieurR. voudrait nous faire croire qu’il ne savait pas que ce chèque venait d’une origine frauduleuse, alors qu’il a quand même un casier avec six condamnations pour chèques frauduleux. MonsieurR., qui échoue dans une association de réinsertion pour anciens délinquants, et qui en plus ne se satisfait pas des 900 euros bruts mensuels.

Enfin, quand on voit MonsieurR. aujourd’hui, visiblement la détention n’est pas si difficile. Je demande huit mois ferme. MonsieurS. a un casier vierge, mais je demande un avertissement fort : six mois. » L’avocat de MonsieurS. prend brièvement la parole, sans se déplacer : « Il faut préciser que MonsieurS. a utilisé sa CB parce qu’il est allé dans deux magasins différents, n’étant pas satisfait des cyprès du premier. Et si les services de police n’avaient pas fait la confusion entre J.et R., on aurait retrouvé ce J. sans difficulté. Aujourd’hui MonsieurS. travaille en intérim comme chauffeur poids-lourd, il a une vie qui est normale. » L’avocate de MonsieurR. est une femme mince, elle parle d’un ton très énervé : « Pour commencer, Monsieur le procureur, MonsieurR. n’a pas six mais cinq condamnations au casier, vu qu’on ne compte pas les condamnations du tribunal de commerce.Comme il l’a dit, puisqu’on dit ça à Marseille,“j’ai fait des conneries”. Ces cinq condamnations sont très anciennes et je comprends mal les huit mois requis. Il faut prendre en compte que MonsieurR. ne détient pas la palme de la personne la plus intelligente qui soit. Je ne dis pas ça pour vous vexer, MonsieurR., mais c’est vrai que c’est d’une bêtise tellement crasse qu’on peine à comprendre. MonsieurJ., il est passé entre les mailles du filet, tant mieux pour lui. Les Baumettes, ce n’est pas l’hôtel, chacun le sait. » Elle prend un ton triomphant : « On est très fiers ! Je peux vous présenter une attestation de la cuisine des Baumettes, l’atelier du froid, parce qu’il fait, tenez-vous bien, 5 000 repas par jour ! » MonsieurR. prend trois mois ferme, MonsieurS. six mois avec sursis. MonsieurS. hoche la tête. Les policiers menottent MonsieurR., qui ne réagit pas.

NDLR : Les chroniques judiciaires de Juliette, qui ont vu jour dans l’excellent journal Le Tigre (à vos kiosques !), vont poursuivre ici leurs tribulations de tribunaux en tribunaux.

Article publié dans CQFD n°75, février 2010.






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