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CQFD N°075


JE VOUS ÉCRIS DE L’USINE

L’HEURE DES COMPTES

Mis à jour le :23 mars 2010. Auteur : Jean-Pierre Levaray.


L’USINE, c’est comme si le temps s’accélérait et je ne sais même pas par quel bout raconter ce qui s’y passe. L’année à peine commencée, on a eu un conflit dans un atelier. Un conflit sans grève, sans heures perdues mais où les copains refusaient d’effectuer un travail (livrer de la vapeur), ce qui entraînait l’impossibilité de mettre en route deux autres ateliers. Après les menaces de la direction pour refus de travail (huissier, lettres, CE extraordinaires), les gars ont arrêté leur mouvement au bout d’une dizaine de jours, gagnant une petite prime très en deçà de ce qu’ils demandaient,mais comme ils ne voulaient pas non plus se mettre dans une vraie grève, c’est toujours ça de gagné.

Dans la plupart des usines, il y a peu de rapports entre la fabrication et les bureaux. Ce sont deux mondes différents, deux façons de bosser différentes. Dans ma boîte, on n’échappe pas à la règle. Vu de l’extérieur, j’y perçois un peu plus de crainte de la hiérarchie, d’autant que les cadres dirigeants sont en contact quotidien et direct avec le personnel des bureaux.

Isabelle et Gaëlle travaillaient au service paie. Pas dociles, elles ne se laissaient pas marcher sur les pieds par la direction des ressources humaines (DRH) et aidaient les salariés les plus bas de l’échelle. On savait de quel côté elles se situaient et ça allait bien à beaucoup. Ça allait beaucoup moins bien du côté de la direction. D’autant plus qu’elles avaient accès à des infos et qu’elles les partageaient : lorsque la direction générale a voulu s’attaquer aux structures de rémunération (et donc grignoter les salaires), les deux filles ont donné toutes les infos, toutes les formes de calcul aux syndicalistes (particulièrement de la CGT) pour qu’ils ne se fassent pas avoir lors des paritaires. En plus, elles parlaient de se syndiquer pour emmerder davantage la direction. Un vent de fronde s’était levé dans les bureaux et ça ne pouvait pas durer.

Le lundi 4 janvier, Isabelle et Gaëlle, de retour d’une semaine de vacances, à peine arrivées au boulot, voient le directeur leur remettre une lettre, leur ordonner de le suivre dans le bureau de la DRH, puis les accompagner jusqu’aux barrières de l’usine en leur demandant de rendre leur badge d’accès. Elles se trouvent licenciées pour faute grave, sans préavis ni indemnités. La direction les accuse de s’être payé des heures supplémentaires qu’elles n’auraient pas faites. Pas de quoi fouetter un chat, d’autant que c’est une pratique très courante dans l’usine et que, pour elles, c’était lié à un accord verbal avec l’ancien DRH (celui-ci est même intervenu pour le confirmer). La hiérarchie de l’usine est incitée à jouer avec le code du travail, la durée légale de travail, le pointage ou les primes. Cela permet de garder une certaine paix sociale dans les services et évite d’embaucher ou d’augmenter les salaires. Mais ça se transforme facilement en arme pour la direction lorsqu’elle veut se débarrasser de salarié(e)s récalcitrant(e)s. Là, il est question de règles, de fautes, de vol. Et quand la direction veut se débarrasser de ces deux contestatrices, elle les accuse de tous les maux.

Le jour de l’entretien préalable des deux copines, la CGT appelle à un arrêt de travail et à un rassemblement devant la direction pour dire non aux licenciements.Une vingtaine de salariés entrent dans le bureau où se tiennent les entretiens, non pas pour les empêcher (Isabelle et Gaëlle tiennent à ce qu’ils aient lieu),mais pour dire ce qui se passe dans les services, au niveau des heures sup et du travail, des rapports hiérarchiques et autres. C’est assez fort et le directeur et la DRH en prennent plein les oreilles.

Ensuite, les « entretiens » proprement dits. Les filles demandent que j’y assiste. Je ne rentrerai pas dans les détails,mais de toutes les façons, elles ne veulent plus travailler dans ces conditions et avec une telle hiérarchie. Elles vident leurs sacs. Gaëlle, en guise de point final, annonce même que suite au harcèlement qu’elle a subi, elle a fait une fausse couche. Le directeur et la DRH sont cassés sur le coup,mais ça ne durera pas : Isabelle et Gaëlle sont licenciées. Pourtant ce n’est pas fini car, outre les prud’hommes, l’inspecteur du travail et l’Urssaf sont en train de se pencher sur le traitement des heures supplémentaires dans ma boîte. Un grand nombre de contremaîtres qui géraient leur personnel (et eux-mêmes) avec cette carotte se font du souci et la direction va devoir payer et rendre des comptes. On ne peut pas gagner partout.

Article publié dans CQFD n°75, février 2010.






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