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CQFD N°075



MA VIE DE CHÂTEAU

Mis à jour le :23 mars 2010. Auteur : Nicolas Arraitz.

Armand habite un quartier « inventé », construit de bric et de broc, au nord de Marseille. À flanc de colline, avec une vue imprenable sur la rade et les chantiers navals, il bichonne son oasis, un verger improbable qui s’accroche entre sa maison et la garrigue calcinée.

«  Je suis né “au Château”, en 1946. Pour moi, c’est le paradis. Il fait bon vivre ici. » Armand, coquet chapeau de paille sur le coin de l’œil et chaîne en or sous le bleu de Chine, nous balade dans son domaine. « Avant, c’était plus sauvage, plus libre. Tu vois les grottes ? La moitié c’est nous qu’on les a faites, à coups de burin. On cherchait des trésors. Tu sais, ces pépites qui brillent. » Nous arpentons un jardin secret mais hospitalier. S’y mêlent toutes les variétés autochtones qui peuplaient les collines d’antan. « Peut-être que nulle part dans le monde il y a eu des enfants aussi heureux que nous. On avait tout, ici. La mer, les clovisses (qu’on pêchait en douce, entre les orteils), les oursins, les moules rouges… Et la colline. Il y avait même des sanguins, à l’ombre de ces roches que tu vois, là-haut. La chasse. Les tourterelles s’étourdissent, quand elles passent par ici, et nous, on s’en donnait à coeur joie. Les arcs, les flèches fabriquées avec des baleines de parapluie. Les ruelles, les grands arbres, les bancaous et le bassin, où on allait plonger. Les courses de carrioles à roulements à billes. Les terrains vagues autour des usines… J’ai passé toute ma vie là-dedans. »

Des chemins ténus serpentent à flanc de rocaille, se croisent et se décroisent, à la recherche du temps qui passe, et d’un peu de fraîcheur. « Je connais tous les recoins, tous les rochers, les plantes, les sentiers. Ici, c’était “la bite et le couteau”. On crânait. “Ici, on s’en est tous sortis avec un CAP et quelques cicatrices”, on a l’habitude de dire entre nous. » Le malheur ? C’est le désert qui avance. La perte de végétation. La suppression du canal, en 1970. Le feu de colline, en 2001. « Je dirais qu’on est moins bien aujourd’hui, mais c’est aussi parce que j’ai plus qu’un rein, je ne cours plus comme avant. Et avant, c’était pas tendre non plus : le gars Merle, il faisait monter la bombonne de gaz à sa chienne Pomponnette, sur une carriole. C’est cruel. » L’habitant type de ce quartier ? « C’est un chanceux, avec une mentalité à part. Les gens bossaient aux tuileries, à la cimenterie, comme mon père venu de Kabylie. Mais je ne vois pas ça comme un quartier ouvrier. C’est plus que ça. C’est aussi un quartier de braconniers, de boulistes, de chercheurs de champignons, de cueilleurs de salade des champs, de pêcheurs du dimanche, de ferrailleurs… »

La mauvaise réputation, ça sert ou ça dessert ? « Un peu les deux. Les petits délinquants, ici ils sont peinards. Les flics ne viennent pas. Mais ils ne volent personne du quartier. On est tranquilles un peu grâce à ça, à cette réputation. Là où ça nous a desservis, c’est du côté de la mairie. On n’a toujours pas de cantonnier. Avant, on s’organisait entre voisins pour faire ce que les services municipaux ne font pas. Du temps des communistes, on travaillait ensemble. Le bar de Rosette Solo, puis de son fils Ange, il nous servait de base, à nous les communards. On avait le balèti du 15 août, le loto, les sorties, les cartes, les boules. Les jardins ouvriers, là, sur la butte. » Une ombre sur l’avenir ? « Quand ils auront fini de décontaminer les sites industriels, ils vont vouloir urbaniser et nous foutre une rocade sur la tête.Mais on se laissera pas faire. »

Article publié dans CQFD n°75, février 2010.






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