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CQFD N°076


CHRONIQUE JUDICIAIRE

« ET JE RESTE POLI ! »

Mis à jour le :19 avril 2010. Auteur : Juliette Volcler.


ARSEILLE, COMPARUTION IMMÉDIATE. Le hall du tribunal est rempli d’une foule patiente : des prévenus, des familles, des amis. La 8e chambre est pleine,mais personne n’est là pour A., un jeune homme maigre qui écoute la juge depuis le box : « Les policiers notent un véhicule qui bloque la circulation. Alors que vous prétendez aller prendre les papiers, vous tentez de démarrer. Les policiers se jettent sur le frein à main. Vous tentez de vous enfuir. Vous êtes très agité. À l’issue de cette scène, vous vous retrouvez à plat ventre sur le siège avant. Les quatre policiers vont avoir plusieurs jours d’ITT. Il apparaît ensuite que la voiture a une fausse immatriculation, et qu’elle a été volée en 2009 sur le port autonome, parmi un lot de voitures neuves. » Un très jeune agent est chargé de surveiller le public. Il est poli avec tout le monde, il a l’air débordé et inquiet. A. essaye de se défendre : « Je reconnais l’interpellation qui a été très violente. Le policier a cru que j’allais démarrer, il s’est agité sur moi, il m’a frappé devant les commerçants ! Je leur ai rien fait à ces messieurs. J’étais en panique, moi. » Le policier derrière A. lui jette des regards furieux. « Vous donnez votre version, mais comment expliquez-vous que les versions de tous les policiers concordent,et qu’ils expliquent que vous avez démarré ? Comment nous expliquez-vous les blessures constatées sur les fonctionnaires de police ?
Ils m’ont tellement molesté ce jour-là, Madame la juge, qu’ils se sont blessés tout seuls. »
A. semble très nerveux. « Je les ai entendus dire, au commissariat :“ Alors, tu vas demander combien d’ITT, toi ?”
Mais ce ne sont pas eux qui se mettent les ITT, monsieur !
C’est ce qui s’est passé, c’est ce que j’ai vu !
Je vais vous lire les rapports médicaux : M. F. a eu un traumatisme du 4e doigt sans fracture, M. L. c’est au genou droit, M.D. un traumatisme au 3e doigt de la main droite, quatre jours d’ITT avec immobilisation, et M. R. des contractures cervicales douloureuses dans la rotation, apparemment, plus une plaie superficielle avec radiographie nécessaire. Et vous : contusions, hématomes, trois points de suture à la main droite, abrasion du tibia.
En plus ils m’ont emmené très tard à l’hôpital, j’avais tout le sang séché sur le visage !
 »
Le policier derrière A. affiche un air goguenard. « Sur le fait que ce soit une voiture volée, que pouvez-vous nous dire ? Je suis pas au courant, c’est une personne qui me l’a prêtée ce soir-là, sachant que j’en avais besoin.
Qui était cette personne ?
Je vais pas vous dire qui c’est !
Alors, enquête sociale rapide, je lis : “Il est sans emploi et sans revenu. Il souhaite trouver un emploi de magasinier. Sans adresse et sans permis de conduire, il est dans un état de désœuvrement évident, mais il montre une grande dignité et insiste sur le fait qu’il n’est pas un marginal.” Vous avez 14 mentions au casier judiciaire : recel… refus d’obtempérer… vol… »

Pendant que la juge lit son casier, A. tousse, il est gêné, met ses doigts sur ses lèvres et a des tics nerveux. Le procureur, un homme au visage dur, se lève : « Je ne peux pas accepter ces dénégations insolentes de monsieur qui parle d’interpellation violente. Il n’a toujours pas fléchi sous le coup des condamnations, mais ce qui est encore plus inacceptable, c’est le comportement de monsieur qui vient nous dire qu’il y a des choses inacceptables en vous parlant de violences policières. Et je reste poli, parce que ce dossier me donne presque envie de vomir. L’assistante sociale parle de la dignité du prévenu, mais je voudrais bien voir la dignité de quelqu’un qui se comporte comme ça avec des policiers qui sont des êtres humains, des pères de famille, et pas encore des machines ! »
Le procureur fait des moues de dégoût. « Beaucoup de magistrats se sont cassé les dents sur M. A. Je vous positionne sur une peine de quatre ans. »
A. s’est tassé dans le box. Le policier lui donne un coup sur l’épaule, A. se relève, et se passe les mains sur la figure : il a le visage baigné de larmes. Son avocate intervient : « M.A. est totalement en marge. Il n’a pas les bons réflexes au sein de cette société, ni les bons réflexes vis-à-vis des policiers. Il n’a connu que les copains de cellule, qui ne sont pas forcément des gens très convenables. »

A. est condamné à une peine plancher de deux ans dont un avec sursis. Les policiers l’entraînent hors du box, il pleure, il a l’air d’avoir peur.

Article publié dans CQFD n°76, mars 2010.






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