CQFD : D’un côté promesses de progrès, de sécurité,
de bien-être, et de l’autre surveillance totale,
formatage des esprits, fichage, poisons, tentation
de soumettre la vie à des données statistiques…
Nouvelles ou pas, au singulier ou au pluriel, ces
technologies sentent la sale entourloupe.
PMO : Comme la guerre, la technologie est la continuation
de la politique par d’autres moyens. Elle
est la politique du pouvoir qui, avec un discours
purement technique et rationnel, se présente
ostensiblement comme dépolitisée. On ne peut
donc la confier qu’à des ingénieurs, à des spécialistes
des causes et des effets qui, en fonction de
tous les paramètres et facteurs disponibles, fourniront
la seule meilleure solution du point de vue
technique. Pourquoi donc te demander ton avis ?
Et pourquoi en discuter ? Tout au plus le pouvoir
peut-il dire avec condescendance qu’il faut éduquer
le public dès la maternelle et l’école primaire,
et tout au long de la vie – puisque « l’avancée des
connaissances » allant si vite, il faut sans cesse
« recycler » les gens et expliquer pourquoi on a
choisi cette solution, pourquoi c’est la meilleure et
pourquoi on ne pouvait pas faire autrement.
L’argument des techniciens, c’est que le manque
d’éducation, de formation – de « transfert de culture
», comme ils disent – alimente des peurs
basées sur l’ignorance… La technologie est une
incarnation particulière de la rationalité en
laquelle, paradoxalement, il faut croire. Elle est
devenue un élément de foi, au point que la critiquer
relève du véritable sacrilège. Son discours est
censé provoquer l’adhésion de tous en se présentant
sous l’apparence du bon sens.
Nous disons que les choix technologiques sont des
choix politiques. On peut dire de
notre société qu’elle est capitaliste,
étatique, de classes,marchande, spectaculaire…
Tout cela est vrai. Mais
quand on l’a dit, on n’a pas dit grand
chose, parce qu’on omet le fait que
cette société étatique, marchande,
spectaculaire a une histoire. La phase
actuelle de cette histoire, celle où
nous sommes, est celle des hautes
technologies, des technopôles, bien
différente du capitalisme agraire,
négociant ou industriel. La technologie
est le fait majeur qui caractérise
notre société. C’est le front principal
de la guerre entre le pouvoir et les
sans-pouvoir, celui qui commande les
autres fronts. Ça ne veut pas dire qu’il
n’y a pas de luttes sociales et d’autres
conflits. Mais ça signifie que chaque
fois qu’il se passe quelque chose sur
le front de la technologie, cela
entraîne en cascade une modification
des rapports de force entre le
pouvoir et les sans-pouvoir sur tous
les autres fronts.
Vous avez des exemples ?
La Conquista européenne du monde,
à partir de ce qu’on a appelé les
grandes découvertes au XVe siècle,
résulte de l’impact de la technologie
européenne sur l’Afrique, l’Asie et les
Amériques. Elle a permis aux
Européens d’envahir le reste du
monde. Ce qui est vrai des rapports
entre sociétés est aussi vrai des rapports
internes aux sociétés entre les
classes. Contrairement à ce que pensaient
Tocqueville ou Marx, la technologie
ne nivelle pas les conditions
entre les classes et les individus,mais accroît les
inégalités. Depuis la fin de l’Empire romain jusqu’en
février 1848 en France – date de la dernière
insurrection victorieuse– des révoltes populaires,
comme, entre autres, les Bagaudes, les mouvements
communaux, les révoltes de paysans, etc.,
tenaient en échec les pouvoirs pendant des années,
voire des générations, et faisaient jeu égal avec
leurs forces armées. À l’époque, entre des bandes
armées de faux et de haches et les armées équipées
de hallebardes, de pertuisanes et d’épées, il n’y
avait pas d’énormes différences. La discipline des
forces de pouvoir n’était pas suffisante pour l’emporter
sur la rage d’un important soulèvement
populaire. Samuel Colt, l’inventeur du revolver,
disait en 1835 : « Dieu a fait des hommes grands et
d’autres petits, je les ai rendus égaux. » C’est faux.
Nous ne sommes pas égaux devant la technologie
et devant les moyens d’y accéder.
Plutôt que la technologie, n’est-ce pas la science
qui est le coeur même de cette rationalité dominante ?
« La » science, aujourd’hui, je ne sais pas ce que
c’est. Depuis la fin de la guerre et le projet
Manhattan, on est sous le régime de la technoscience.
Technique et science sont imbriquées. Qui
possède la technologie possède le pouvoir au
niveau mondial et dans la société. L’État a besoin
d’un outil technoscientifique suffisamment fort
pour maintenir sa suprématie. Les avancées de la
science doivent se concrétiser dans la technologie
car « il faut des débouchés », comme ils disent. Les
programmes de recherches sont donc définis en
fonction des débouchés espérés. Il n’y a pas de
science pure.
À la fin de la seconde guerre mondiale, le président
Truman avait commandé un rapport à un scientifique,
Vannevar Bush. Sa conclusion : la science
est le lieu stratégique de la puissance ; il convient
donc que les États-Unis se dotent d’un office de
pilotage de la science (la National science foundation)
qui, abondamment financé, va choisir les
domaines où le pays doit investir pour maintenir
sa supériorité stratégique.
Y a-t-il des ripostes des sans-pouvoir ?
Le pouvoir, dans sa présentation de la technologie
comme neutre et fatale – « on n’arrête pas le progrès
» – a réussi : les sans-pouvoir ont assimilé ce
discours. Résistance ? Malgré le boulet des environnementalistes
qui ne considèrent les dommages
que du point de vue de la santé, on a vu des
ripostes lors des luttes anti-nucléaire ou sur les
OGM quand les sans-pouvoir ont critiqué la dépossession
par ces technologies. Mais au quotidien
et dans l’invasion technologique permanente, ni
les sans-pouvoir ni la militance, « citoyenniste » ou
« radicaliste », ne s’emparent de cette critique.
C’est pour cela qu’on existe. Quant à faire de la politique,
notre parti pris a été de se concentrer sur
le point aveugle de la critique, sur l’angle mort.
Des guérillas contre l’invasion généralisée de la
technologie, vous en voyez en Europe et dans le
monde ?
Il y a évidemment le mouvement de faucheurs
volontaires. En Inde, le mouvement anti-OGM
prend de l’ampleur, parce qu’il y va de la vie des gens. Là-bas, les OGM provoquent des milliers de suicides
chez les paysans. Mais, on voit peu de guérillas,
beaucoup de souffrance, de malheur et de désespoir.
On voit comment les sans-pouvoir intériorisent et
retournent contre eux-mêmes la violence qui leur
est faite, comment ils vivent dans l’automutilation
et le suicide. Il y a peu de riposte et moins encore
d’offensive.
L’intérêt grandissant porté aux médecines dites alternatives,
douces ou parallèles ne manifeste-t-il pas
une grande défiance à l’égard des conceptions dominantes
de la médecine ?
À propos de la médecine, il est frappant que là encore,
ce ne soit pas du domaine du politique, mais des
ripostes individuelles. Un refuge, une désertion. Sans
mouvement, ni revendication. Bien sûr, le refus de la
vaccination contre la grippe A a été remarquable. Les
gens ont dit : attendez, on reprend un peu possession
de ce qu’on nous enlève avec l’industrie médicale. La
résistance au vaccin n’a pas été un refus sur des questions
sanitaires, mais un refus politique. À un moment
donné, nous PMO avons reçu des messages de gens
visiblement peu politisés. Ils nous demandaient des
renseignements que nous n’avions pas, ou nous faisaient
suivre des rumeurs (infondées) de puçage de
la population via la vaccination H1N1. On aurait pu
surfer là-dessus, rassembler des foules. Fort heureusement,
les foules se sont très bien débrouillées sans
nous. Elles ont saboté cette campagne de vaccination.
Il y avait sûrement le souvenir de l’hépatite B, et aussi
l’agrégation de tous ces petits refus de gens qui depuis
des années ne supportent plus cette médecine, et la
technologisation de nos vies. S’ajoute aussi un rejet de
la marchandisation de la santé. Et comme le vaccin
n’était pas obligatoire, comme ils avaient le choix, ils
ont dit non. Avec une jouissance maligne liée au fait
que les stocks resteraient sur les bras du gouvernement.
Ce qui est remarquable, c’est qu’aucune explication
ou pédagogie n’a été suffisante pour vendre le
vaccin. On peut y voir l’expression collective de ces
refus individuels au quotidien, de tout ce qui est vécu
comme des agressions contre lesquelles les gens ne
savent pas quoi faire.
On entend dire que dans les milieux universitaires et
scientifiques, il y a un grand nombre de désertions.
Les tâches des chercheurs sont segmentées et taylorisées
en vue d’une production de masse. Leurs travaux
ont un intérêt scientifique très relatif. Ils sont prolétarisés.
Seuls les chefs de projet ont un point de vue
d’ensemble. Il y a une très grande dévalorisation du
métier de chercheur, qu’ils arrivent à dissimuler au
public mais qu’ils n’arrivent plus à se dissimuler à euxmêmes.
Le fiasco de la CNDP vous semble-t-il un signe des
temps ? Il y a des gens qui bossent des années sur des
questions critiques et qui ne rencontrent aucun écho.
C’est en partie le fruit de huit ans de travail. Bien sûr,
on peut faire huit ans de travail idiot. En travaillant
sur la technologie et les technosciences, on a mené
une guerre d’idées. Les idées sont décisives : elles ont
des ailes et des conséquences. Une idée qui s’empare
de tous les cerveaux se transforme en force matérielle
et politique. Elle modifie le rapport de forces. Nous
devons être des producteurs d’idées grâce à l’enquête
critique et à partir de là où nous sommes. Plus précisément
: quand on intervient, la première chose
requise est de définir et connaître son territoire d’intervention
jusqu’à en devenir le spécialiste mondial.
C’est le premier impératif énoncé par un stratège
américain de la guerre contre-insurrectionnelle…
Faire des enquêtes, connaître son ennemi, établir des
liens entre les faits, c’est ce que nous avons tenté. On
s’est attaqué à l’apparence chaotique de ce monde en
démontrant qu’on peut le comprendre et se ressaisir
de l’ordre caché.
Est-ce que vous avez rencontré un public par la force
de vos arguments ? Vous avez semé sur un terrain
fertile ?
On a contribué,mais peut-être est-ce trop tôt pour le
dire, à un début de cristallisation de contestations qui
étaient intimes, éparses, intériorisées.
Chez les technocrates, PMO est un sujet de préoccupation
et d’inquiétude, non ?
La campagne de la CNDP a été clairement une riposte
à notre critique des nano parce que celles-ci représentent
un énorme enjeu stratégique pour le pouvoir
techno-industriel. Aussi important que l’informatique
dans les années 60 ou l’atome dans les années50. On
voit même les milieux technocratiques organiser des
réunions et des séminaires pour étudier la contestation
et élaborer des ripostes.
Le bouquin que vous venez de sortir se termine par
« No surrender » [2]. Vous pensez gagner ?
Ce qu’on fait, on ne le fait pas pour gagner,mais parce
qu’il faut le faire.
***
GENÈSE DU TECHNO-POUVOIR :
le projet Manhattan
POUR LE DIRE avec les mots de l’U.S.
Department of Energy, le projet
Manhattan, projet de création de la
bombe atomique, « est le modèle
organisationnel qui a précédé les remarquables
succès de la “big science”américaine
pendant la seconde moitié du XXe siècle ».
Caractérisé par un financement public faramineux
–2 milliards de dollars de l’époque,
soit près de 24 milliards d’aujourd’hui–, le
projet Manhattan emploie,à son apogée en
1945, environ 130 000 personnes qui travaillent
sur près de trente sites différents :
laboratoires secrets comme celui de
LosAlamos, centres de recherche rattachés
à des universités et centres de production
souvent en partenariat avec le privé. Sa base
industrielle avait une taille comparable à
celle de l’industrie automobile. Dans l’aprèsguerre,
les développements de cet énorme
outil technoscientifique,depuis les centrales
atomiques aux machines pour réaliser les
calculs –nos ordinateurs–, trouvèrent rapidement
des débouchés dans le marché. En
août 1945, malgré les informations sur la très
probable capitulation japonaise [3] les bombes
construites furent testées sur deux villes.
Besoin de mener à son terme sur des objectifs
réels une expérience qui avait englouti
des quantités d’argent sans précédent ?
Premier acte diplomatique de la Guerre
froide face à une URSS qui s’apprêtait à attaquer
le Japon ? Quoi qu’il en soit, deux jours
après le bombardement de Nagasaki, la
science poursuit sa marche. Commande est
passée à un corps d’ingénieurs de l’armée
pour effectuer, dès que possible, un rapport
sur le terrain afin de répertorier avec précisions
les dégâts matériels et les effets sur les
personnes –mis à part les victimes immédiates–
de ce qui est présenté comme « le plus grand exploit scientifique de l’histoire ».
Viendra ensuite le moment d’expliquer aux
citoyens pourquoi il s’agissait de la seule
meilleure solution possible pour gagner la
guerre. Le rapport Smith, adressé cette fois
à la « société civile » et présentant ingénieurs
et spécialistes comme médiateurs entre la
populace et le techno-pouvoir, précisera :
« Nous ne pouvons pas espérer que le citoyen
moyen comprenne clairement comment une
bombe atomique est construite et fonctionne,
mais il y a dans ce pays un groupe substantiel
d’ingénieurs et de scientifiques qui
peut comprendre de telles choses et peut
expliquer les potentialités de la bombe atomique
à nos concitoyens. » Les technocrates
s’emparent du pouvoir.
***
L’HYPERVISEUR DU CONTRÔLE TOTAL
BIENTÔT 40 000 ÉQUIPEMENTS de vidéosurveillance sur
l’Hexagone, ont promis Hortefeux et Alliot-Marie. « Un véritable
gaspillage ! », entend-on dire au prétexte qu’il est a
priori impossible pour les flics et autres miliciens de gérer
en temps réel une telle quantité d’informations. Voilà donc un nouveau
marché à prendre ! « Leader mondial des hautes technologies
sur les marchés de l’aéronautique, de l’espace, de la défense, des
transports et de la sécurité », le groupe Thalès [4] s’est attelé à la création d’une nouvelle architecture informatique « totalement novatrice,
qui répond aux besoins des systèmes de supervision
d’aujourd’hui ». Hypervisor™ [5] –c’est le nom du système– se propose d’extraire, automatiquement et en continu, l’information
utile provenant de toutes les applications existantes et à venir,
et de les intégrer afin de générer des alertes automatiques en vue
d’apporter des « réponses opérationnelles les plus efficaces ». Le principe
est de faire fusionner en un seul système les multiples équipements
mouchards et collecteurs d’information sur la population
que sont les caméras, capteurs chimiques et de rayonnements
du corps humains, nanotechnologies, puces RFID, drones, GPS, etc.
Thalès affirme fièrement que son application intègre des algorithmes
avancés « qui peuvent être utilisés pour détecter toutes
sortes de choses, depuis les objets abandonnés jusqu’aux comportements
atypiques [sic !], et réalisent des mesures de flux et de densité
de foule pour identifier les congestions potentiellement
dangereuses dans l’espace public [re-sic !]. » Profitant des dernières
failles avant l’instauration de ce contrôle total, un groupe d’environ
quatre-vingts personnes a réussi, le 24 février 2010,à pénétrer
dans les locaux de Thalès à Levallois-Perret [6] après avoir
essoufflé puis semé les poulets en civil et une horde de robocops,
lors d’une mémorable course-poursuite à travers Paris…
Articles publiés dans CQFD n°76, mars 2010.