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CQFD N°076


MA NOSTALGIE EST DE CE MONDE

LE CHANT DES PARTISANES

Mis à jour le :21 avril 2010. Auteur : Nicolas Arraitz.

« Il y avait une ambiance de foire qui durait toute la nuit. » Pierre Le Van Thu, ancien marin et fervent arpenteur de rues, évoque le temps où le cours Julien était « le ventre de Marseille », avec son marché de gros drainant maraîchers, « partisanes », noctambules, putains, petites frappes et autres menus métiers… « Nostalgique mais pas passéiste », il compare l’esprit d’hier à celui d’aujourd’hui.

CE QUARTIER, dans les années 50-60, était ce qu’on appelait le ventre de Marseille. Tous les locaux de plain-pied servaient d’entrepôts aux grossistes et aux paysans des alentours. » Et les caves, immenses et voûtées, servaient de chambres froides. C’est d’un air malicieux que Pierre évoque le raffut permanent que cette activité occasionnait et qui, à l’époque, ne semblait gêner personne. « Les riverains se mettaient des boules Quies et se levaient de bonne humeur. Les paysans arrivaient vers 10 h du soir et ils déchargeaient, c’était pittoresque, bruyant. Certains venaient encore en charrette. Tous ces gens-là se connaissaient, s’interpellaient, s’affairaient. Voilà comment était le quartier. »

Comment en arrive-t-on à la métamorphose actuelle ? Dans les années 70, le marché de gros a été déménagé, comme les Halles au poisson de Noailles et la Criée du Vieux-Port, vers le MIN (marché d’intérêt national) des Arnavaux. Cet exil des marchés, dû à un zonage fonctionnaliste de l’espace urbain, a contribué à appauvrir le centre historique. Pierre revient sur ce lieu où il a traîné ses espadrilles : « Vers 5h du matin,les partisanes [1] arrivaient. Elles montaient leurs tréteaux de fruits et légumes, quelques-unes avaient leur réchaud à charbon de bois, pour lutter contre le froid. Le bruit était donc permanent. Elles se saluaient, les livreurs les draguaient. Elles ne se laissaient pas faire, on riait beaucoup. Elles avaient la faconde marseillaise. Ce qui me met en colère, c’est d’entendre se plaindre les nouveaux arrivants pour le moindre petit bruit, alors qu’ils ont tous du double vitrage chez eux ! » Joliment réaménagé en parc arboré avec plan d’eau, le Cours Ju – un des rares espaces marseillais libérés de la bagnole – a été investi par une classe moyenne un peu bohème. Le mercredi matin s’y plante un marché paysan, que Pierre fréquente. « Il est aussi beaucoup fréquenté par des “parle-pointu” qui font la queue devant les stands comme des Anglais ! »,se moque son ami Alèssi Dell’Umbria. Au lieu de jouer des coudes en demandant à la cantonade « Qui va la dernière ? », comme le fait tout le monde civilisé du pourtour méditerranéen !
« Il y avait une continuité entre ce marché, Noailles et Belsunce, reliés par la rue d’Aubagne,puis la rue Longue, se souvient Pierre. Aujourd’hui, Noailles est resté populaire,mais le nouveau cours Julien lui tourne le dos. Il y a ici des petits malins qui pensent que bientôt on va tout raser, et qu’en prenant pied ici, ils feront de bonnes affaires. »

Dernière étape du lissage en cours : la montée des branchés adeptes de l’ordre. Acoquinée avec la mairie de secteur, les chefs de la police et le quotidien La Provence, une « association des commerçants de la butte » (au vrai chic parisien !) réclame un « nettoyage  » de l’esplanade. Docilement, les flics harcèlent les jeunes, les clochards, les désoeuvrés et tout ce qui ne consomme pas aux terrasses, dans une claire volonté de privatiser l’espace public. « Quand j’étais adolescent, on allait faire la bringue à Belsunce. Il y avait des boîtes de nuit, avec des entraîneuses et des clients souvent prostrés. Nous, les jeunes, nous entrions pour animer tout ça. Notre fortune ne nous permettait pas de nous offrir de l’alcool. Nous dansions un peu,nous chahutions, et au bout d’un moment, on nous jetait dehors et nous allions dans un autre établissement poursuivre notre cirque… Jusqu’à la fermeture, à 2h du matin. Nous grimpions alors en direction du cours Julien et de la place Notre- Dame-du-Mont, où il y avait une pizzeria, qui existe toujours d’ailleurs. Nous y retrouvions les entraîneuses,qui venaient comme nous manger un bout, et l’ambiance était plus décontractée, parce que là elles n’essayaient plus de nous faire boire du mousseux ! Les bars et les restaurants, grâce au marché, avaient le droit de rester ouverts toute la nuit. Comme sur le cours d’Estienne-d’Orves, où se trouvaient le siège et les imprimeries des trois quotidiens locaux. » Pierre, qui fut déporté avec sa famille en train à bestiaux sur Fréjus, lors de l’opération franco-allemande de dynamitage du quartier Saint-Jean, en 1943, sait ce qu’il aime.

« Dans les bars du port, on croisait les nocturnes, les journalistes, les employés des quotidiens qui faisaient le va-et-vient et ceux qui venaient chercher les éditions régionales pour Manosque, Aix… Et puis tout au fond il y avait les joueurs de cartes… S’ils voyaient quelqu’un de suspect entrer, quelqu’un qui pouvait être un flic,ils laissaient pendre leur main avec les cartes sous la table, ne laissant que l’autre, qui tenait la cigarette, en vue. Parce qu’ils jouaient de l’argent. C’était Marseille, c’était vivant, à la fois populaire et intellectuel, sûrement plus animé que le Marseille 2013 qu’ils nous préparent. Il y avait,je crois,beaucoup plus de culture en ce temps-là. L’Alcazar, avec l’opérette marseillaise et aussi de l’art lyrique. Il y a toujours eu beaucoup d’amateurs d’art lyrique, ici. On ne le dit jamais, mais il y avait encore plus d’abonnés à l’opéra qu’au stade ! »

Mercredi 3 mars, à la brasserie des Danaïdes, Pierre assistait à la première réunion d’une coordination d’associations luttant contre le bétonnage de Marseille [2]. « Ma nostalgie n’est pas passéiste. J’accepte les changements, mais là où je m’insurge, c’est quand on empêche les gens de vivre. On est en train de momifier la vie. Je trouve ça anormal que certains empêchent les autres de faire la fête dans leur quartier. Maintenant, les progrès de l’informatique, je trouve ça très bien, mais je n’aime pas l’excès dans l’appât du gain, et la voiture qui nous tue, ou les tomates sans saveur du mois de janvier. » Ceux qui dénigrent la nostalgie aimeraient bien nous voler cette mémoire-là.

Article publié dans CQFD n°76, mars 2010.


[1] D’après Frédéric Mistral, mot du vieux français désignant ceux qui manient l’argent ; intégré au parler marseillais pour désigner les vendeuses des halles.

[2] « Laisse béton », contacts : Annick Leroy, au 0675242528 ; ou Paul Piccirilo, sur paulpiccirilo@free.fr.





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