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CQFD N°077


GRÈVE À LA CRÈCHE

GRÈVE À LA CRÈCHE

Mis à jour le :15 juin 2010. Auteur : Charlotte Dugrand, Gwen Hainaux.

Accusées d’avoir laissé traîner de la mort-aux-rats dans les bacs à jouets, cinq employées d’une crèche privée parisienne se sont découvert des soutiens du feu de Dieu en la personne des parents-clients et de quelques activistes inventifs. Les gluants ne sont pas une marchandise !

E 31 MARS À 18 HEURES, à la haltegarderie Giono dans le XIIIe arrondissement de Paris, Christophe Durieux, patron de People and Baby, présente sa nouvelle équipe de professionnelles aux parents-clients. Arrivé sur sa belle grosse moto, il traverse la petite foule rassemblée là avec tracts et banderoles, faisant mine de ne pas ouïr les slogans qui fusent : « People and Baby exploite et licencie, ça suffit ! », « Les patrons licencient, licencions les patrons ! » Des drapeaux CNT, NPA, Sud ondoient derrière le comité de soutien créé par des parents.Deux heures après,les darons sortent furax de la réunion.Durieux leur avait menti : pour justifier l’absence des cinq salariées qui accueillaient leurs enfants, il avait prétexté des arrêts maladie ou des congés. Lorsqu’il sort à son tour,le patron,pris à partie par la centaine de manifestants exigeant qu’il rencontre l’ancienne équipe, est contraint à regagner la crèche en lâchant : « Vous allez me pourrir mes marchés ! » Deux heures plus tard, c’est la police qui l’escortera jusqu’à sa moto, sous les huées de la foule, qui suggère aux flics de passer les menottes à ce « patron voyou ».

Sophie, Virginie, Assia,Marion et Cindy ont été mises à pied le 2 mars, au lendemain d’une grève pour de meilleures conditions de travail, une augmentation de salaires, la suppression des heures sup’ et une convention collective. « Avant la grève,Durieux et ses collaboratrices nous ont proposé de signer des ruptures de contrat.Ils voulaient déjà se débarrasser de nous ! », rappelle Sophie. En février, elles avaient créé une section CNT, premier syndicat dans la boîte.Cela a déplu à celui qui se dit « patron progressiste », ayant l’habitude de manier un personnel jeune, féminin et plutôt malléable. À la représentante syndicale qui lui demande un rendez-vous,il lance : « En ce moment, je te vois plus que ma femme ! »

Des mises à pied conservatoires [1] sont alors prononcées pour un manquement à l’hygiène et à la sécurité des enfants, sur la base d’un dossier photo crapuleux et sans valeur légale, montrant entre autres une caisse à jouets contenant de la mort-aux-rats ! Avant ce jour, aucune des salariées n’avait fait l’objet de la moindre sanction. La médecine du travail fera remarquer lors de sa visite que « les anomalies reprochées aux salariées sont du domaine des responsables ». Par ailleurs, l’inspection du travail s’interroge sur « le caractère consécutif et groupé des procédures ». Malgré cela,début avril,trois d’entre elles ont été licenciées et les deux autres réintégrées – une à Giono et l’autre mutée à La Défense, chez Total. À même accusation, traitement différent… People and Baby a été fondée en octobre 2004 par Odile Broglin, épouse de Durieux, et Thomas Fabius, fils de Laurent,qui a revendu ses parts dans la société avant d’être poursuivi pour escroqueries et malversations en 2009. Ils avaient profité du Plan crèches, devenu Dispositif d’investissement petite enfance (DIPE), qui permet la délégation de gestion par les municipalités, avec une prise en charge de 80% de la création et 60% du fonctionnement par la CAF. À l’heure actuelle,l’entreprise gère une soixantaine de crèches en métropole et dans les DOM-TOM, ainsi qu’en Suisse et au Luxembourg – crèches d’entreprises (Total, Orange, Philip Morris) ou municipales à gestion déléguée. Comme les structures d’accueil pour la petite enfance manquent cruellement, les mairies ont la possibilité, depuis janvier 2004, de confier la gestion des crèches à des privés, sans se soucier du devenir des salariés. Grâce à la Révision générale des politiques publiques, People and Baby emploie plus de 1000 personnes qui ne bénéficient ni de convention collective ni de CHSCT [2], et qui sont représentées par une délégation unique du personnel [3]

Pas d’augmentation donc pour les salariées. Du fric, pourtant, People and Baby doit en avoir un peu, puisqu’elle semble être liée de près à People and Business Consulting, boîte de conseil en communication d’entreprises faisant dans l’événementiel – galas, « team building », etc.–, hébergée à la même adresse que People and Baby et joignable au même standard,et dont Durieux est également PDG. Comme on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, la formation dans les crèches People and Baby est assurée par l’association loi 1901 Enfance pour tous,créée en mai 2008, dont la présidente n’est autre que… Odile Broglin ! Association dont les méthodes de gestion du personnel semblent également expéditives [4]. Au lendemain du rassemblement, un CE devait se tenir au siège de la société, avenue Hoche.Comité d’entreprise perturbé par une vingtaine de trublions. Les revendications sont les mêmes que la veille,mais Durieux a pensé à une alternative : « Je peux vous conseiller pour monter votre propre structure d’accueil associative. » Merci patron ! Quelques heures plus tard, l’intersyndicale (CGT, Sud, CNT) se plantait devant la mairie du XIIIe et le siège était occupé par une cinquantaine de personnes. Marion est reçue en délégation avec un parent d’élève : « Le directeur de cabinet nous a clairement fait comprendre qu’il était du côté de People and Baby,en retournant nos arguments contre nous ! » Une fois de plus, vers 21h30, Christophe, Odile et leurs sous-fifres font appel à la police, ainsi qu’à une société de sécurité privée, afin de pouvoir quitter les lieux. La pauvre Odile est au bord de la crise de nerfs. Le 28 mars et le 2 avril, deux fêtes de soutien ont été organisées afin de récolter des fonds pour les licenciées [5], qui gardent un moral d’acier : « Malgré la violence de la situation, les pressions de la direction et le silence des pouvoirs publics, la section est déterminée à aller jusqu’au bout… et aussi loin qu’il le faudra ! »

Article paru dans CQFD n°77, avril 2010.


[1] La mise à pied conservatoire est une sanction qui suspend le contrat de travail et prive de fait les employés de leur salaire.

[2] Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail.

[3] La Délégation unique du personnel (ou DUP) regroupe les délégués du personnel et les élus au CE. Elle ne peut être mise en place que lorsque l’entreprise compte entre 50 et 199 salariés.

[4] Lire article paru dans Le Républicain lorraindu 27 février 2010, intitulé « Des relations troublantes ».

[5] Souscription en ligne sur le site www.cnt-f.org/santesocial.rp.





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