Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°078
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°078


DU CÔTÉ DE CHEZ LES RUSTIQUES

DE QUOI RENDRE CHÈVRE

Mis à jour le :24 juin 2010. Auteur : Jean-Claude Leyraud.

Dans le massacre annuel de 1,46 milliard d’animaux dans les abattoirs français contrôlés [1], la part de l’élevage de chèvres est très minoritaire. L’histoire du chevreau est donc moins connue que celle du poulet en batterie, du porc, de la vache et de son veau. Parlons-en.

ES CHEVRIERS bénéficient d’une bonne image : ils sont volontiers écolos et, pendant que monsieur conduit le troupeau par monts et par vaux, madame fabrique des fromages et va les vendre sur les marchés. Bien sûr, il y a parmi eux de vilains industriels qui cloîtrent leurs bêtes à vie — l’espace carcéral réglementaire est de 1,50m2, ça fait pas beaucoup pour un animal de taille comparable à la nôtre. Mais, globalement, la vie est belle chez les chevriers ! Sauf que la plupart sont soumis à la grande division du travail qui régente le monde. C’est-à-dire qu’ils sont spécialisés dans la transformation du lait en fromage. Et cet élevage-là a un sous-produit, la viande.

Pour qu’une chèvre soit en lactation, elle doit être engrossée par un bouc, passer par une gestation de cinq mois au bout de laquelle elle a son chevreau et le lait pour le nourrir. Un troupeau de 30 chèvres donne environ 50 chevreaux par an, ça fait vite du monde. Se pose alors le problème de la concurrence pour le lait : va-t-on le laisser aux mères pour nourrir les petits, ou va-t-on en faire du fromage ? Dans les premières heures après la naissance,le lait appelé colostrum est indispensable aux chevreaux pour acquérir les défenses immunitaires de la mère.Ce lait est d’ailleurs interdit de commercialisation. Mais au bout de huit jours, le chevrier devra faire un choix, qui dépend de sa sensibilité.

Il y a d’abord celui qui ne raisonne pas plus loin que la différence entre la valeur d’un litre de lait à 0,45 euro, destiné à nourrir les chevreaux, et celle du même litre transformé en fromage, jusqu’à 3 euros. Il s’en remettra à l’engraisseur, qui le débarrassera des chevreaux. Empilés sur un camion dans de minuscules caisses, ils se pisseront dessus de trouille, puis seront élevés à trois dans 1m2 et n’en ressortiront qu’au bout de 5 à 6 semaines pour être abattus. Cette chair dite de chevreau de lait est bourrée de toxines, tant pis pour les consommateurs impénitents. Les mères, elles, poussent des cris déchirants pendant plusieurs jours, mais qu’importe, la production de fromage est assurée pour 9 à 10 mois.

Vient ensuite le chevrier qui n’a pas trop bonne conscience et décide de couper la poire en deux : une partie des chevreaux est supprimée à la naissance ou part à l’engraisseur, une autre est engraissée sur place au lait en poudre, ou même élevée « sous la mère » : c’est mieux, les mères éduquent les petits et la culture du troupeau se transmet. Nous voilà enfin face à celui qui décide d’élever tous ses chevreaux sous la mère, même s’il doit perdre de l’argent (ce mode d’élevage « anti-économique » lui coûtera environ 5000 euros pour un troupeau de 30 bestioles), en « sacrifiant  » une part de lait pendant quelques semaines. Le vétérinaire ne manquera pas de le mettre en garde contre les risques sanitaires que génèrent de telles promiscuités.Par exemple le CAEV, un rétrovirus qui se transmet par la salive, le sang, le sperme. Sans nier ces risques, on sait que rares sont les troupeaux non touchés par cette maladie, la situation ne dégénérant pas pour autant.

Hélas ! Une fois les chevreaux engraissés à la ferme, il faudra les conduire à l’abattoir — ou les abattre soi-même, mais c’est interdit. On comprend que celui qui en est là est assez bouleversé par ce système pour se mettre à l’écoute de ceux qui ont cherché des solutions.

Dans les années 60, un précurseur, Jean Pain, a démontré qu’il était possible de diminuer la fréquence de gestation et d’allonger d’autant la durée de lactation. Quelques chevriers ont emprunté cette voie. Ainsi Catherine, installée dans les Alpes-de-Haute-Provence avec son troupeau de 60 chèvres. Au milieu des années 70, sans ressources et avec une poignée d’enfants à élever, elle se fait bergère — c’est bucolique —, et fromagère — c’est ce qui demande le moins d’investissement en matériel et en terres. Mais très vite elle est confrontée « au lait en poudre dégueulasse », choisit alors d’élever sous la mère et « tombe dans une autre galère, fourguer sa viande dans le réseau des bio-coops ». Sachant ce qu’elle ne veut plus, elle deviendra « pointue au niveau technique et à la recherche d’une alternative ». Sa solution, expérimentée depuis les années 90, consiste à confier au bouc, au printemps, à peine une dizaine de jeunes filles pour renouveler le cheptel, plus quelques chèvres qui ont peu de lait. Les autres chèvres subissent un effet d’entraînement qui les maintient en lactation continue pendant plusieurs années, jusqu’à cinq ans. Certes, il y a bien une baisse conséquente de la production en hiver, mais elle est compensée en partie par une plus grande concentration en matière protéique. Il semblerait que ça ne puisse marcher qu’avec de bonnes laitières et en effectuant deux traites par jour toute l’année (adieu les sports d’hiver !). Du coup, il y aura tout au plus une douzaine de petits boucs abattus au lieu d’une centaine.

Si j’écris cela, c’est pour rendre hommage à Catherine,qui se qualifie d’idéaliste pragmatique et a gardé le sens de la liberté et de la dignité humaine, et pas tant pour stigmatiser des chevriers qui se sont rendus aux raisons de ce monde.

Article publié dans CQFD n°78, mai 2010.


[1] Lire Bidoche de Fabrice Nicolino, éditions Les Liens qui libèrent, 2009.





>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |