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CQFD N°077


BIZNESS ET HONORABLES FAMILLES

LE TEMPS DES MAFIAS GLOBALES

Mis à jour le :24 juin 2010. Auteur : Nicolas Arraitz.


« La Carmagnole retentit
Les Français sont arrivés
Et voilà et voilà
Le coup de l’âne à la liberté
Liberté égalité
Tu me voles, je te vole…
 »

Canto dei Sanfedisti,
insurgés contre l’invasion française de 1799

UR UNE PLACE de Casal di Principe, fief camorriste où Roberto Saviano est venu prononcer les noms des principaux chefs mafieux en leur disant qu’ils ne sont « rien » et en encourageant les gens à les chasser, un journaliste TV histrionique harcèle un groupe de vieux avec son micro. « Qu’en pensez-vous ? », demande-t-il. « Rien », répondent invariablement les vieux. Jusqu’à ce que l’un d’entre eux foudroie l’informateur du regard : « J’en pense que ce type-là est un bouffon. Je suis le père de ceux qui sont en prison. Mes fils sont des hommes. Les camorristes, ce sont eux », conclut-il, désignant du menton la tribune où se tient Saviano.

La Camorra n’est pas un folklore méditerranéen teinté d’archaïsme. La Cosa Nostra n’est pas qu’une figure du cinéma hollywoodien. Et la ’Ndrangheta n’est pas qu’un épouvantail pour mercenaires de la pensée sécuritaire. Les mafias sont aujourd’hui bien en place, championnes tout-terrain de la mondialisation en actes.
On estime que les organisations criminelles italiennes génèrent cent milliards d’euros de profits par an. Elles sont, à elles trois, la plus grande entreprise de leur pays, et une des plus grandes en Europe. Elles sont devenues «  un instrument de pouvoir dont la dimension criminelle n’est plus qu’un des aspects », d’après Saviano. « Quel est le pays qui veut perdre la disponibilité d’argent offerte par le trafic de cocaïne ? », lance-t- il quand on lui demande pourquoi l’Europe choisit de fermer les yeux.

Un dicton napolitain prétend que la Camorra est capable de « soutirer de l’or à une puce ». Née dans les bas-fonds, où elle rackettait les petits trafics, la « secte » s’est introduite dans les affaires publiques à la faveur de l’unification italienne — ironie de l’histoire, le Nord arrogant et légaliste fut l’artisan de cette pénétration [lire encadré ci-après]. Infiltrés dans la politique locale et nationale, ils surfent sur les appels d’offres et les marchés publics tels que la gestion des déchets industriels et domestiques. D’usuriers de quartier, les « hommes d’honneur » sont devenus les banquiers de nombreux commerçants et entrepreneurs aux abois. Il y a beau temps que la contrebande de cigarettes, le trafic d’armes ou de drogues, la prostitution et les paris clandestins ne sont plus leurs seuls champs d’action. Ne craignant jamais de se salir les mains, l’organisation mafieuse se place aux avantpostes d’un marché toujours à l’affût de nouveaux profits, de nouvelles clientèles, de nouveaux segments d’activités…

Gomorra décrit avec acuité cette fascinante imbrication de l’activité mafieuse dans l’économie globale. Restent toutefois à préciser la culture et l’histoire qui ont été le terreau de cette florissante entreprise. Son ancrage dans le paysage local fait la force du crime organisé à l’italienne et le différencie des autres mafias avec lesquelles il a monté de véritables holdings transnationaux, en particulier autour du trafic de drogue.
L’oeil de Saviano a capté l’essentiel de l’évolution actuelle : les mécanismes de la domination ne résident pas seulement dans les conseils d’administration des multinationales, à Bruxelles, à la Bourse ou dans les ministères,mais plongent leurs racines dans les chairs du corps social.

Le faible enracinement de l’État dans la société du Mezzogiorno [1] — et la défiance de cette dernière vis-à-vis d’une nation qui s’est fondée sur son dos — a laissé grand ouverts des territoires livrés ensuite à un clientélisme de la malavita socialement accepté. Là où l’État et le marché peinent à satisfaire les besoins des gens, le lien mafieux apparaît comme un sauveur pragmatique, et même sa violence la plus crue se drape encore sous des airs de vengeance contre une injustice historique.

Après l’analyse globale, il faudrait revenir à ce Mezzogiorno méprisé, diabolisé… Quel avenir pour Naples et sa débordante vitalité ? Grise métropole postindustrielle comme Milan ou Turin ? Jamais de la vie ! Ville-musée comme Florence ? Ne parlez pas de malheur !
D’où viendra alors la « rédemption » du Sud ? De la restauration d’un chimérique État de droit ? « Les mafias font partie de l’État et l’État fait partie des mafias », tranche Saviano. D’une libéralisation encore plus radicale du marché, pour inciter les « entrepreneurs honnêtes » à rester dans les clous de la légalité ? La compétitivité et la réactivité mafieuses sont sans pareil, et la fringale bruxelloise pour tout déréguler et privatiser lui va comme une alliance au doigt.

Naples, « à mi-chemin entre l’Europe et l’Afrique », a d’autres folies en tête, loin de la triste citoyenneté individualisée du Nord. Il serait intéressant de démêler le pourquoi de l’impossible reconquête de la vieille ville par les promoteurs immobiliers : est-ce à cause de la présence mafieuse ou grâce au profond sentiment d’appartenance qui lie le bas peuple à ses palais décatis et à ses venelles escarpées ? Le touriste volé qui tente de courser un pickpocket et se fait ceinturer par les passants a raison de se sentir seul au monde sur cette place populeuse, là où le petit voleur se sent chez lui de toute éternité.

Notre amie Rosa affirme que si les Napolitains n’attendent rien des aides du gouvernement et préfèrent s’inventer des petits boulots pour gagner leur vie plus joyeusement, c’est qu’ils ne se sont jamais imaginés Italiens.
Saviano, pourtant soucieux de dépeindre l’emprise mafieuse avec éloquence, reconnaît que la plupart des Napolitains ne tètent ni de la mamelle de l’État, ni de celle de la « secte ». Entre Charybde et Sylla, Ulysse, émérite navigateur et artiste de la survie, a réussi à trouver un passage. Le voyage n’est pas fini.

« Na bestemmia pe’sta libertà » [2]
COMMENT LA VILLE pouvait-elle être sauvée face à tant d’éléments perturbateurs et de dangers imminents ? Parmi toutes les possibilités qui traversèrent mon esprit inquiété par la gravité de la situation, une seule me parut offrir des chances de succès probables, sinon certaines ; je m’y résolus donc. J’envisageai d’utiliser les talents pour le mal des camorristi en proposant aux chefs les plus influents de se racheter. Il me sembla que cela les éloignerait de la populace et paralyserait au moins leurs intentions les plus mauvaises ; de même, rien ne serait tenté pour les freiner ou les contenir, puisque je ne disposais alors d’aucune autorité…
Mon intention était de tirer un trait sur leur passé et de demander aux meilleurs d’entre eux de se joindre à une nouvelle force de police, non plus composée d’assassins dépravés et de vils espions, mais de gens honnêtes, bien payés pour les services importants qu’ils rendraient, bientôt assurés du respect de leurs concitoyens. L’homme
[un chef de la Camorra invité au domicile du préfet Romano], d’abord dubitatif et soupçonneux, accueillit mes paroles avec transport et voulut me baiser la main ; il promit plus que je n’avais demandé et ajouta qu’il reviendrait me voir à la prefettura une heure après. Il fut de retour avant ce délai, avec un collègue, et tous deux m’assurèrent qu’ils avaient transmis mes instructions à leurs amis et qu’ils donneraient leur vie pour moi. » [3] Dans ses mémoires, le préfet Liborio Romano, représentant à Naples du gouvernement de l’Italie unifiée au moment où les troupes de Garibaldi débarquent en Calabre, explique comment, en septembre 1860, il assura le maintien de la loi et de l’ordre en nommant le capo Salvatore De Crescenzo chef de la nouvelle police. Cette gestion d’un niveau d’illégalité adéquate va ensuite se perpétuer chez les autorités napolitaines. L’épisode historique a permis à cette « bourgeoisie de la misère » de s’insérer durablement dans la politique et le négoce locaux. Sans autre conviction que la soif de pouvoir et d’argent, la Camorra allait, près d’un siècle plus tard, s’inviter avec le même appétit d’ogre au banquet de la mondialisation triomphante. Et le libre marché mondialisé, faisant preuve du même pragmatisme que le préfet Romano, ferme pudiquement les yeux.

Articles publiés dans CQFD n°77, avril 2010.


[1] Le Midi ou Italie méridionale.

[2] « Maudite soit cette liberté. » Ce vers,extrait d’un chant de bandits qui écumaient les campagnes du Sud après l’unification, se réfère au manque de liberté sous le nouveau gouvernement italien.

[3] Cité par Tom Behan, dans Enquête sur la Camorra – Naples et ses réseaux mafieux, éditions Autrement, 2004.





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Le temps des mafias globales.
ZeroS | 26 juillet 2010 |

Article très intéressant.

Peut-être faut-il ajouter quelques éléments.

D’une part, historiques.

Si la Camorra apparaît au XIXe siècle comme mafia, les prémices sont beaucoup plus anciens et les prédispositions historiques puissantes… Le Mezzogiorno a toujours été sous dominations étrangères avant la naissance de l’État-Nation : notamment françaises (Angevins à la fin du M-A, Bourbons franco-espagnols au XVIIIe) et espagnoles (Aragonais lors de la transition M-A/Renaissance et Empire espagnol mi-XVIe à fin XVIIe siècle). Cette région, nommée Royaume des Deux Siciles à une période, n’a jamais été autonome politiquement (Campanie, Pouilles, Basilicate, Calabre et Sicile).

Son rôle premier ? Grenier à blé des puissances dominantes. Par exemple, l’Empire espagnol a progressivement privatisé les multiples impôts, c’est-à-dire qu’ils étaient à la charge des banquiers étrangers (Gênois, Castillans ou Fugger de Souabe) qui avançaient de l’argent à l’Empire qui, lui, s’endettait en faisant la guerre à tout le reste de l’Europe lors de la Contre-Réforme, notamment les Provinces-Unis puis la France. Comme tout système de privatisation de l’impôt, les banquiers prenaient ce qu’il devait à l’Empire mais aussi leur marge. Ces impôts prenaient des formes très variées : en nature, en numéraire, sous forme d’acquisition de biens fonciers ou immobiliers, taxes à l’entrée des produits dans les villes, privatisation du domaine royal, etc. Cette surimposition pesait lourd sur les populations locales, notamment les plus pauvres, paysannes comme urbaines. A Naples, les révoltes étaient nombreuses lors des mauvais approvisionnements de la ville (une des conséquences de la célèbre Révolte de Masaniello en 1646). Des organisations se sont structurées pour faire passer des produits alimentaires en contrebande au sein de la ville dès le XVIIe siècle. Elles ont posé les bases des organisations qui sont nées au début du XIXe siècle et qui avaient déjà un ancrage social fort.

D’autre part, sans remettre en cause la sincérité, l’engagement et l’utilité du travail de Roberto Saviano, il est publié par la Mondadori, première maison d’édition italienne et deuxième de magazines en France, propriété de Silvio Berlusconi… dont il est assez improbable que ses consortiums soient vierges de tout lien avec des organisations criminelles et mafieuses. La critique de la mafia l’enrichit matériellement. Les questions fondamentales que ne pose pas avec assez d’acuité Roberto Saviano - même s’il souligne que les actuels chefs camorristes ont tous fait des études supérieures - sont, par exemple, pour le marché de la drogue : qui exploite les paysans qui produisent les matières premières en Afghanistan ou au Maroc ? qui est capable pour certains produits d’opérer des synthèses chimiques ? qui sait comment fonctionnent, à l’échelle transnationale, les entreprises de transports routiers et arsenaux pour faire passer illégalement des tonnes de marchandises (questions complexes de droit et de fiscalité) ? qui blanchit l’argent à la bourse de Milan. Etc. Chacune des potentielles réponses à ces questions est liée à l’activité de commerciaux, financiers ou ingénieurs formés à l’université et corrompus travaillant pour des sociétés transnationales et en collusion avec un monde politique enfoncé dans la mouise jusqu’au cou.

Souvent les médias italiens - à la manière des Français - pointent sciemment les boucs émissaires faciles : les classes populaires napolitaines, rapidement déscolarisées, parlant quasi-exclusivement napolitain et dont - ne nous leurrons pas - un nombre important (estimé à 50.000 personnes… est-ce peu pour une agglomération qui tourne approximativement autour des 3,5 millions d’âmes ?) vivent chichement des expédients de la Camorra. La maigreur des aides sociales ne compense pas la disoccupazione.

Certes, Naples est la ville de la démerde pour beaucoup, mais ne tombons pas dans le travers romantique de nombreux romanciers et intellectuels étrangers (Tahar Ben Jelloun, Régis Debray, etc.). La Camorra pèse lourd sur la société (et le développement de petites activités autonomes au black) et une certaine misère règne, que les liens sociaux (particulièrement familiaux) et l’ancrage local renforcés ne compensent jamais totalement.

Quelques exemples. Un artisan qui vend ses services (généralement pour pas grand chose) à des particuliers doit, s’il est repéré, payer le pizzo - l’impôt-racket de la Camorra. Certains contournent cela en ne faisant que des travaux intérieurs, mais ils peuvent être facilement identifiés s’ils durent trop longtemps. Les commerces qui ne paient pas le pizzo sont rapidement identifiables, leurs vitres sont brisées régulièrement. A la périphérie de Naples, une famille modeste (père = artisan à tout faire, mère = femme de ménage) qui souhaite s’installer sur un terrain ne paie pas de taxe d’habitation mais un pizzo à la Camorra « pour être protégée »… les baraques vite construites avec des équipements et services publics sommaires (eau, route, ramassage des ordures, etc.) sont pléthores par exemple sous ( !) le long de la ligne aérienne en construction pour l’Eurostar qui lie Naples à Rome. Nous pourrions parler des familles entassées sur trois générations dans les bassi des Quartiers espagnols, de la Sanità, de Forcella, des case occupate périphériques ou du processus de gentrification qui s’amorce car la Camorra commence à s’intéresser fortement au tourisme intramuros après avoir mis les mains sur les îles du golfe, notamment Ischia.

Alors, comme tout pouvoir coercitif, la Camorra n’a certainement pas les moyens de tout contrôler, mais entre sa prégnance symbolique et son effectivité réelle, elle n’a pas de soucis à se faire dans un monde capitaliste dit néo-libéral. Roberto Saviano a levé un tabou : il en parle. Cependant, seul, il n’ira pas plus loin que Giovanni Falcone, même s’il a la sympathie des Napolitains qui « s’inventent des petits boulots pour gagner leur vie » et des classes moyennes de centre gauche, trop molles pour être politiquement actives.

 

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