N JETANT UN OEIL sur les chroniques que je
tiens dans CQFD depuis près de cinq ans,je
m’aperçois qu’il est souvent question de la
mauvaise ambiance qui règne dans l’usine.
C’est cyclique. Eh bien, là, je pense que l’on
n’est pas loin de toucher le fond. Un vent de
sinistrose concernant l’avenir proche de la boîte agite le
personnel.Faut dire qu’il y a peu
de sujets de réjouissance. La
filiale engrais de Total ne représente
plus qu’à peine 1000 salariés
et le site de Mazingarbe
(près de Lens) va être cédé à des
repreneurs belges et espagnols.
Des copains, militants ou collègues,
vont donc nous quitter,
changer de statuts et, sans
doute,y perdre au passage.Quoi
qu’il en soit, la volonté de Total
est de se désengager petit à petit
de ses vieux sites européens au
profit des nouvelles installations
au Qatar ou en Indonésie.
Sachant, en prime, que la filiale
engrais, plutôt déficitaire,
permet surtout à la firme de
payer moins d’impôts, on peut
se douter qu’actionnaires et
PDG ne vont pas s’encombrer
longtemps de canards boiteux.
Total a gardé GrandeParoisse à
cause du procès AZF mais,celuici
passé, et même s’il y a appel,
la multinationale va solder les
comptes.
Depuis plus de trois mois,
l’usine ne produit presque plus
rien. Les ateliers sont en arrêt
quasi permanent, malgré des
carnets de commande bien
remplis et l’arrivée de la saison des engrais chez les
agriculteurs. La raison : des pannes à répétition. L’atelier
où je travaille et qui fabrique de l’ammoniac est vieux
et, en dépit de nombreuses modernisations, ça ne le
fait pas. Les pannes et la casse de machines se succèdent
semaine après semaine, ce qui engendre pas
mal de stress lors des phases d’arrêt et d’essais de
redémarrage. Et comme cet atelier fournit la
matière première ainsi que la vapeur pour tout
le site, rien ne marche.

Mais la vétusté des machines n’est pas seule en
cause, il y a aussi cette politique de sous-traitance
a minima, avec des sociétés de maintenance qui
emploient surtout des intérimaires et peu de personnel
vraiment qualifié. Il faudrait également
parler de la perte de savoir sur le fonctionnement
des installations après les divers plans sociaux
éjectant le personnel vieillissant sans lui laisser le
temps de former des remplaçants.
Vous me direz que, pendant ce temps-là, l’usine pollue
moins. Pas vraiment, car les rejets en phase de démarrage
ou d’essais restent conséquents et, de toute façon,
la très grande majorité des agriculteurs dépend des
engrais, donc ça pollue ailleurs.
S’ajoute à ça une campagne médiatique autour d’une
tour dans l’usine qui date de 1966. En deux mots : l’engrais
liquide est rejeté en haut et à l’intérieur d’une tour de près de 50 mètres, à travers un bol troué tournant et, du fait de la vitesse, la force centrifuge et la gravité,
le liquide se solidifie et arrive en bas, sous forme de granulés
d’ammonitrate. Sauf que c’est un produit corrosif
qui bouffe progressivement le béton. Ça fait des lustres
que les salariés et le CHS-CT se plaignent et les quelques
rafistolages effectués n’ont pas été à la hauteur des
risques.Il a fallu une première page dans la presse régionale,
une campagne de Que Choisir ? et d’une asso écolo
pour que la direction annonce des travaux dans les mois
prochains. Mais ces travaux sont tellement colossaux et
onéreux qu’on n’y croit pas.
Enfin, cerise sur le gâteau, on a un nouveau PDG, qui
se dit lui-même « droit dans ses bottes » et qui semble
missionné pour fermer les boîtes. Il a une vision militariste
de sa fonction et il veut mater les gauchistes
de Rouen qui se mettent trop souvent en grève ( !).
C’est quasiment ce qu’il a dit en venant sur le site
pour inaugurer, fin mars, le nouvel atelier de fabrication
d’acide nitrique. Un atelier au fonctionnement
plus qu’intermittent depuis son démarrage, toujours
suite à des problèmes techniques.
Alors, on en est là. À part pour certains cadres qui
croient encore dans des projets de redéploiement de
l’usine, tout le monde est en train de se demander
comment on va finir par être mangés. L’usine vendue
à des Espagnols ou des Allemands ? L’usine totalement
ou en partie fermée ? Il y en a qui rêvent de partir en préretraite,
d’autres qui se voient mutés ailleurs. Chacun
donne une date de fermeture en fonction de l’âge où il
aimerait partir en retraite. Il y en a même un qui m’a dit :
« 2012, je crois qu’on ferme en 2012, l’année prévue par les
Aztèques ». Voilà, c’est reparti pour un tour, mais à force
ça va bien finir par arriver.
Article publié dans CQFD n°77, avril 2010.