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CQFD N°012


INVESTISSEMENTS ÉTHIQUES

LE COEUR SUR LA MAIN

Mis à jour le :15 mai 2004. Auteur : Mathieu Bouchard.
LA MAIN DANS LE PORTEFEUILLE
Alors que le gouvernement annonce pour juin une grande « semaine du développement durable » associant ONG et entreprises, on assiste à un détournement de plus en plus spectaculaire des notions liées à l’écologie et à la solidarité. Des placements « éthiques » à la vente de conscience « citoyenne » par Internet, l’offre explose.

Vous avez du cœur et de l’intelligence, vous êtes rongé par le remords de n’avoir pas voté Jospin aux dernières présidentielles et désireux de vous investir dans du concret ? Pas de problème : le site de Déclic Solidarité va vous permettre « de trouver l’action de solidarité qui vous correspond ». Il n’y a qu’à remplir les « critères » du moteur de recherche, indiquer si vous êtes une entreprise ou un particulier, un étudiant ou un retraité, doué pour la comptabilité ou l’informatique, plutôt branché « écoute », « relationnel » ou « solidarité », si vous consentez à lâcher du fric ou non, combien de temps vous êtes prêt à consacrer à votre action, si vous êtes parisien ou un nigaud de provincial, tendance alphabétisation ou secours alimentaire (ou même protection des grands espaces naturels), si vous préférez les pauvres africains ou les pauvres latinos… Une fois ces données introduites dans la bécane, elle vous sélectionne sur-le-champ la B.A. adaptée à votre profil, pareil qu’un thème astral, mais version citoyenne. Le choix est vaste. L’achat équitable vous conviendra si vous partagez la conviction que « consommer, c’est décider ». En revanche, si vous êtes plutôt de ceux qui estiment que « l’argent ne fait pas le bonheur mais [que] ça peut toujours aider », un don par chèque sera l’option appropriée. Sinon, vous pouvez toujours chauffer la soupe au Secours populaire ou signer une pétition pour Amnesty. Mais le top de l’engagement citoyen, c’est le placement éthique. Comme l’explique Déclic Solidarité [1], « il existe aujourd’hui des produits financiers sérieux, rentables » qui vous permettent de « sélectionner des entreprises bénéficiaires sur des critères… pas seulement lucratifs » (mais lucratifs quand même). C’est la combinaison parfaite : fromage ET dessert, bénéfices garantis ET moralité impeccable. De BNP-Paribas au Crédit lyonnais en passant par Axa, il n’est plus un seul argentier qui ne concoure au bonheur universel en proposant son propre portefeuille de placements éthiques.

Tout le monde vous le dira : l’acte gratuit, c’est ringard. La solidarité est devenue un investissement, un atout précieux dans la compétition économique : « Qui a dit que s’engager comptait pour du beurre ? Dans votre vie professionnelle, faites reconnaître vos engagements ! », s’exclame Envie d’agir. Fruit d’une collaboration entre le Guide du routard, propriété du marchand d’armes Lagardère, et les ministères de l’Éducation et de la Jeunesse, Envie d’agir a publié en 2003 un Guide de l’engagement préfacé par Luc Ferry, où l’ex-ministre de la Brillantine apporte « une réponse [au] désir de mobilisation ». Une réponse qui vaut de l’or, puisqu’« on peut gagner de l’argent en s’engageant ». Réussite suprême, surtout pour un philosophe attaché au partage du savoir, « l’entreprise peut aussi naître en milieu scolaire ». Et ce n’est pas tout. Comme le précise dans ce même guide l’écrivain soldé Alexandre Jardin, il y a « deux bonnes raisons pour que les jeunes s’engagent. Tout d’abord, et c’est peut-être l’essentiel : cela reste le meilleur moyen de draguer des filles de qualité ! […] Et puis, il y a le 21 avril 2002. Désormais chacun sait que sans l’aide concrète des citoyens, l’État n’aura ni les moyens ni le temps de réussir les chantiers qui peuvent éviter à notre société d’exploser. » Secourir l’État, draguer les filles, encaisser de la fraîche : on trouve de tout au rayon de la citoyenneté. La grande distribution solidaire a aussi ses épiceries fines : Planète urgence, par exemple, s’adresse exclusivement aux « entreprises citoyennes » désireuses de « mobiliser leurs salariés autour de projets porteurs de valeurs et de générosité ». Parmi elles, on retrouve Aventis, Bayer, Dassault, EADS, IBM, Microsoft, Peugeot, Reebok, TF1, Vivendi, etc. Leur « générosité » se rembourse au centuple, si l’on en juge par les retombées que Planète urgence fait miroiter à ses clients : « Mise en avant de la responsabilité sociale de l’entreprise dans le cadre du développement durable. Renforcement de l’opinion des salariés vis-à-vis de leur entreprise, perçue comme étant une entreprise citoyenne et agissant en conséquence. Valorisation de l’image de l’entreprise auprès du public. » Une des méthodes les plus « valorisantes » consiste à envoyer à l’autre bout du monde une poignée de salariés « volontaires », conscients du dévouement citoyen de leur entreprise, pour qu’ils propagent sa gloire dans le cadre de projets « environnementaux » ou « humanitaires ». Ces VRP éthiques devront voyager « la plupart du temps sur leurs congés », précise Planète urgence, car il n’y a pas de bonne action sans bénévolat. Le programme est alléchant : « Vous partirez à la rencontre de gens, à la découverte de lieux que vous n’auriez jamais eu l’occasion de connaître. […] Dans tous les cas, vous allez découvrir l’incroyable magie et la beauté infinie d’une nature préservée. […] Vous aurez à votre disposition de multiples sources d’informations pour mieux connaître les populations vivant sur place, leur culture, leurs coutumes et leurs langues. » Rien à cirer des cultures locales ? Pas grave, vous en profiterez pour « améliorer votre connaissance de l’anglais ». Et si vous rêvez, à votre retour, d’infliger une soirée diapos à vos collègues, c’est jouable aussi : « En participant à une mission Planète urgence, vous aurez de nombreuses occasions de prendre des photos extraordinaires. » Compléter : et citoyennes.

Publié dans CQFD n°12, mai 2004.


[1] Association fondée en 1995. Son conseil d’administration est présidé par un « formateur en responsabilité sociale de l’entreprise », par ailleurs vice-président des Amis de la terre et membre du Conseil national du développement durable. Y siègent également le chargé des relations extérieures de Max Havelaar France et un inspecteur général au ministère de l’Intérieur, spécialiste en « économie solidaire ».





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