ES TURPITUDES ACTUELLES du clan Sarkozy nous donnent
l’occasion de retracer l’histoire des liens entre
L’Oréal et le monde politique, une histoire qui n’a
bien sûr pas commencé avec le petit ami des plus grosses
fortunes de France, pas plus qu’elle n’est située exclusivement
à droite.
Il faut attendre les années trente pour que le chimiste préféré
des coiffeurs et néanmoins fondateur de la marque L’Oréal,
Eugène Schueller, s’intéresse aux coulisses de la chose publique.
Depuis le début du siècle, il s’était plutôt consacré à
construire sa fortune et sa légende à grands jets de tirades
prophétiques (« Nous sommes en un siècle de beauté ») ou de
propos d’arrière-boutique (« Le client, c’est le Bon Dieu du commerçant
»). Mais quand il va ressentir l’urgence de l’engagement,
il va tout de suite frapper très fort. En 1934, la
IIIe République est aux abois : les ligues d’extrême droite, royalistes
ultras en tête, se saisissent des scandales politico-financiers
dans un contexte de crise économique persistante pour
précipiter l’agonie de « la Gueuse ». Las, pour le plus grand
effroi des liguards et de leurs alliés de la grande bourgeoisie,
les fameuses 200 familles, l’instabilité politique débouche sur
le triomphe du Front populaire qui commence par dissoudre
les factions en question. Nous sommes en juin 36 et les plus
radicaux des militants de l’Action française décident de rentrer
dans la clandestinité en créant l’Organisation secrète
d’action révolutionnaire nationale (OSARN), connu aussi sous
le nom de Comité secret d’action révolutionnaire (CSAR), suite
à une faute de frappe des services de police. L’une des cellules
du mouvement (celle de Nice dirigée par Joseph Darnand, le
futur chef de la Milice) adopte les rituels du Ku Klux Klan, ce
qui donnera le sobriquet de Cagoule, moqué par les pontes de
l’Action française. Le fondateur, Eugène Deloncle, est un ami
intime de Schueller qui mettra à sa disposition moyens et
locaux de réunion. Là, entre deux bons coups de Taittinger et
une louche de caviar, l’OSARN reçoit le gratin des services
secrets fascistes et nazis venus quémander la prise en charge
de quelques basses besognes (assassinats d’opposants, trafic
d’armes au profit de Franco) en échange de fonds. En novembre
37, pensant l’affaire entendue avec plus de 100 000 membres
et un stock d’armes impressionnant, les cagoulards se risquent
à un putsch qui rate lamentablement.Pourtant les complicités
jusqu’aux plus hauts sommets de l’état-major ne manquaient
pas, tels les généraux Weygand et Gamelin qui se
montreront bien moins empressés à bouter la Wehrmacht
hors de France en mai 40.
Avec l’arrivée de Pétain au pouvoir, c’est la délivrance pour
Deloncle, Schueller et certains proches comme André
Bettencourt (le futur gendre et PDG de la multinationale du
sourire éternel) ou son pote François Mitterrand. Les deux
premiers s’engagent ouvertement dans la collaboration la
plus décomplexée, le troisième prend ses ordres directement
de la Propaganda Staffel et dirige l’organe La Terre française
où on lui doit quelques articles antisémites sans ambiguïté.
Quant au quatrième, il émarge auprès de la bureaucratie
vichyste pour mieux la subvertir de l’intérieur, comme il l’affirmera
plus tard. Un jeu de dupes que Bettencourt va également
pratiquer bien avant les signes avant-coureurs de la
défaite du Reich… fin 42. À cette date, il part en Suisse soigner
l’amitié franco-américaine en rencontrant les dirigeants de
l’OSS, pas Jean Dujardin,mais l’ancêtre de la CIA. Du coup, en
45, la solidarité entre anciens cagoulards va fonctionner à
plein : Mitterrand et Bettencourt obtiendront la clémence
envers Schueller qui les nommera à des postes importants du
groupe L’Oréal tout en organisant, avec la double bénédiction
de l’Opus Dei et des Américains, le recyclage des « tueurs » de
la Cagoule, comme Jacques Corrèze ou Jean Filliol, dans ses
filiales ibériques et étatsuniennes. Schueller-Bettencourt, un
parcours tout en nuance donc, qui pourrait très bien se résumer
par un slogan très en vogue dans les années trente,
« plutôt Hitler que le Front populaire », et dont la variante
contemporaine pourrait être « ploutocrate que rouge » !
Article publié dans CQFD n°80, juillet/Août 2010, actuellement en kiosques.