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CQFD N°078


MEXIQUE, UN ÉTAT PARAMILITAIRE

OAXACA : GUERRE À L’AUTONOMIE

Mis à jour le :16 août 2010. Auteur : Métie Navajo, Nicolas Arraitz.
Entretien avec Ángel Luna Cosme, de VOCAL
Le 27 avril 2010, Beatriz Cariño, militante indigène, et Tyri Jaakkola, observateur finlandais, participants d’une caravane de solidarité avec la municipalité autonome de San Juan Copala, dans l’État mexicain d’Oaxaca, sont morts sous les balles d’un groupe paramilitaire. À la colombienne. Oaxaca, quatre ans après l’insurrection civile de 2006, est au coeur de la sale guerre que mène l’État mexicain contre sa propre population. En visant journalistes et observateurs internationaux, les tueurs réaffirment l’impunité dont ils jouissent. Malgré la terreur organisée, le Sud mexicain est secoué par de nombreuses résistances à des projets industriels convoitant terres communales et ressources naturelles, mais aussi par des expériences d’autonomie locale enracinées dans les paysages les plus reculés. C’est le cas de San Juan Copala. En faisant mitrailler un convoi solidaire, le gouvernement s’attaque à une dynamique qui l’inquiète. Héritières des barricades de 2006, les caravanes cherchent à tisser des liens durables entre les mouvements populaires. CQFD a rencontré Ángel Cosme, de Voces oaxaqueñas construyendo autonomía y libertad (Vocal), qui nous parle de son parcours au coeur de cette révolution souterraine. Georges Lapierre [1] évoque quant à lui l’autonomie de San Juan Copala et la stratégie de mort ourdie contre elle par le gouverneur Ruiz.

CQFD : Comment as-tu vécu l’insurrection civile de 2006 ?
Cosme : J’étais étudiant. Le 14 juin, à 5h du matin,ma mère entend à la radio que la police vient de prendre d’assaut le campement d’instituteurs en grève qui bloquait le centre historique et elle me dit d’aller voir ce qu’il se passe. La ville est sens dessus dessous. Ça sent le gaz. À mon arrivée, la foule a déjà réussi à faire reculer la police de plusieurs pâtés de maisons et les instits ont repris courage. Je croise des copains d’école, ou de fêtes nocturnes, et à partir de là nous ne nous quittons plus. La police nous tire dessus depuis un hélicoptère,mais vers 9h, elle se replie. C’est la grande débandade policière. Un copain, dont la mère instit a été blessée,jette une pierre dans le dos d’un flic, qui tombe. Ceux qui courent derrière tombent aussi, un vrai jeu de quilles. Nous sommes nombreux, des jeunes, des femmes, tous très en colère. Le flic devant moi a perdu son casque et je vois qu’il a les cheveux blancs. Je l’aide à se relever et je lui dis de filer. Les policiers que la foule capture sont emmenés au siège du syndicat des enseignants et, après un examen médical, ils sont libérés.

Quelles sont les conséquences de cette réaction populaire à la répression des enseignants ? L’occupation de la place centrale par les grévistes reprend son cours. Je retourne à ma vie normale, la fac et mon atelier de sérigraphie. Deux jours après, la « mégamarche  » de soutien aux instits rend palpable l’énorme discrédit du gouverneur. Le lendemain, alors que l’assemblée populaire du peuple d’Oaxaca [APPO] est fondée, face aux mensonges de la presse, avec quelques copains, on décide de créer un site : oaxacalibre.org.L’idée est de rompre l’encerclement médiatique, dire l a vérité… On s’est formés les uns les autres,chacun apportant ses connaissances  : informatique, graphisme, vidéo, photo, rédaction… Les jours suivants, pour signifier la « disparition des pouvoirs  », les administrations sont occupées. Je participe à l’occupation de la direction des finances. C’est là qu’apparaît pour la première fois le « convoi de la mort ». Cette nuit-là, ces sicaires du gouverneur flinguent un voisin et la première barricade est érigée.

Une barricade peut-elle durer plusieurs semaines sans le soutien des riverains ?
Je suis d’un quartier populaire mais très priiste [PRI, parti du gouverneur], et j’ai été surpris de voir les voisins sortir et construire leur barricade. C’est grâce à ce soutien populaire que les barricades ont tenu si longtemps. On a fait des tours de garde, nos mères apportaient à boire et à manger, on a fabriqué des lance-fusées pour pouvoir alerter les autres en cas d’agression. Les plus curieux ont formé des brigades volantes pour aller faire connaissance avec les quartiers alentour,puis maintenir le contact,avec des talkies- walkies. Il y a eu des bals, des assemblées…

Comment un quartier plutôt conservateur se lancet- il dans une insurrection civile ?
Les gens sont priistes parce qu’ils se sentent obligés de rester fidèles au système clientéliste par lequel ils ont obtenu un emploi, un logement, un colis de vivres… Mais là, ils se sont agglutinés autour des barricades dans un sentiment d’appartenance. « Nous devons nous protéger les uns les autres », entendait-on. Il y avait aussi la volonté de protéger les instits : ils sont admirés pour leur boulot et leur combativité. Du coup, les militants du PRI qui contrôlaient le comité de quartier ont fait le dos rond.
Tous les matins, nous levions la barricade pour permettre la circulation. Nous la remontions dès la nuit tombée. Nous étions tous unis contre les « délinquants », les mercenaires de Ruiz. Ce n’est qu’à l’entrée des forces de police fédérales, en novembre, que les tièdes abandonnent le mouvement. Ce sont des processus de prise de conscience. Certains sont retournés dans le giron du PRI, mais d’autres ne se laissent plus appâter.

Le sentiment d’appartenance à un quartier, autour d’une culture, d’une mémoire collective, tend à disparaître au profit de la solitude moderne. À Oaxaca, pourquoi les gens ont-ils risqué leur vie pour défendre ce territoire qu’est leur quartier ?
À Oaxaca, dans les colonias, on conserve un lien étroit avec la famille restée dans les villages. La culture indigène y est encore forte. Mes parents m’ont élevé avec les préceptes de la théologie de la libération (s’organiser, être solidaire, ne pas se laisser humilier par les puissants…). Pour eux, participer à la barricade était la suite logique de cet engagement. J’ai essayé de leur faire voir qu’au-delà de leur foi, ce sont leurs racines indiennes qui les poussaient à agir ainsi. En lisant, j’avais découvert que les prêtres espagnols permettaient aux Indiens de conserver en partie leurs traditions, en les mêlant avec la religion chrétienne, pour mieux leur faire accepter la colonisation. Je me suis intéressé à l’histoire du communalisme indigène et je l’ai partagée avec eux. Ils ont pris depuis un peu de distance avec l’Église. Ce débat a eu lieu chez moi, mais aussi dans d’autres familles. Imagine : participer aux barricades, même si au début ça a eu un aspect festif, c’était un choix terrible. Nous, on était quatre d’une même famille à participer. Ma mère a convaincu mon père d’y aller chacun son tour, pour ne pas risquer de perdre tous ses hommes d’un seul coup…

Que se passe-t-il après la répression de novembre 2006 ?
La peur, d’abord. Depuis, peu à peu, le mouvement social reprend l’initiative. De nouveaux comités de quartier sont formés. Je me souviens de la prise de parole d’une compañera qui soulignait la nécessité de critiquer le mouvement de 2006 et l’APPO, ses dérives bureaucratiques, le flirt de certains leaders avec la politique politicienne. Elle ne parlait pas comme une militante, mais avec les mots simples des gens de la rue. Avec Vocal, on a commencé à bosser ensemble sur la base du soutien mutuel, du partage des connaissances. J’ai alors vu que Vocal n’est pas, comme les médias le dépeignent, un groupuscule radical, mais un mouvement ouvert, multiforme, horizontal, avec des contacts dans les régions. Nous nous sommes découvert des racines communes.Ma famille est originaire de la région mixtèque, ma grand-mère est paysanne. Et toutes les valeurs transmises par mes parents,même si elles l’ont été par le prisme de la religion, viennent de nos racines indigènes : travail communautaire, solidarité, partage… Apprends à écouter, participe aux projets collectifs, ne pars pas bille en tête comme un chien fou…

Vocal émane-t-il des barricades ?
En partie, oui. Vocal émane de l’esprit communautaire des peuples indigènes et de l’esprit anti-autoritaire de la jeunesse urbaine, qui s’est exprimé autour des barricades. Vocal se crée en 2007 et entre dans l’APPO en 2008 pour contrebalancer l’influence grandissante des groupes politiques, qui conçoivent l’APPO comme un cartel d’organisations, alors que nous pensons qu’elle doit être une assemblée d’assemblées, avec des délégués représentant des paroles collectives. Quand nous avons inauguré la Casota en 2008,nous avons parlé de reconstruire notre barricade. La Casota est un espace autogéré, en plein centre historique. S’y mêlent des ateliers, des débats, de la musique, un bar, un dispensaire populaire… Il y a même un jardin potager sur le toit ! Quand la police a voulu nous déloger, les voisins se sont interposés.

Parle-nous des caravanes.
Dans les réunions de l’APPO, nous avions côtoyé les autorités traditionnelles représentant les peuples indigènes et tissé des liens avec les villages. Il y a une grande différence entre leur façon de fonctionner et celle des partis politiques. C’est ce qui nous a donné l’idée de la caravane du Sentier du jaguar, qui a parcouru l’isthme de Tehuantepec. L’idée était que des jeunes de la ville aillent rencontrer les peuples de l’isthme, mais que la caravane suivante regroupe non plus seulement les jeunes, mais aussi des gens de l’isthme pour aller rencontrer les peuples d’une autre région, et ainsi de suite. C’est comme ça qu’on s’est rendus aux Chimalapas,puis à la région mixtèque, ensuite à la sierra mazatèque, où les gens luttent contre un projet de barrage. La défense de la terre et du territoire est devenue notre problématique centrale.

Tu parais optimiste. Nourris-tu un espoir à l’approche de l’élection du nouveau gouverneur ?
En 2006, j’ai voté López Obrador,mais aujourd’hui j’ai rejoint les rangs de l’abstention. Il n’y a eu que 7% de votants, à Oaxaca ! Certains, dans l’APPO, veulent soutenir le candidat d’opposition.En ville, les gens sont plus influençables. Pour les peuples indigènes, il est de plus en plus évident que les partis de droite mènent leur politique de destruction et de spoliation depuis la sphère économique et que les partis de gauche veulent faire la même chose mais depuis la sphère étatique. C’est en construisant l’autonomie à partir de nos lieux de vie que nous pourrons changer la réalité.

***

LE RENDEZ-VOUS MANQUÉ DE COPALA

George LAPIERRE, Oaxaca, le 4 mai 2010.

« Nous ne devons rien attendre de bon du gouvernement, c’est nous qui allons résoudre nos problèmes. C’est pourquoi nous nous sommes déclarés commune autonome à dater du 1er janvier de cette année 2007, afin d’être sujets de notre propre destin ! » [2] Ces paroles, prononcées lors de la rencontre des peuples indiens des Amériques dans le village yaqui de Vicam, dans l’État du Sonora en 2007, ont une bien douloureuse résonance aujourd’hui. Accompagnant l’élan insurrectionnel qui soufflait sur Oaxaca, Copala et les communautés rattachées à cette petite ville indienne se déclaraient autonomes, et ce fut la guerre. Une guerre dite, selon l’euphémisme militaire, « de basse intensité ». Les gens ont pleuré leurs morts, et les morts, eux, se taisent. Comme Felícitas et Teresa, deux locutrices de la radio communautaire de San Juan Copala, La voz que rompe el silencio (la voix qui rompt le silence). Felícitas Martínez et Teresa Bautista sont tombées en avril 2008 dans une embuscade : quelques rafales d’AK-47 et l’impunité pour les assassins. Elles parlaient d’entraide, d’autodétermination des peuples, comme Bety et Jyri. Beatriz Cariño et Jyri Jaakkola se trouvaient côte à côte dans la camionnette quand ils reçurent chacun une balle dans la tête : une autre embuscade, un feu nourri pendant dix minutes, le 27 avril 2010. Entre ces deux mois d’avril, on ne compte plus les morts. La caravane prétendait rompre le siège qu’impose depuis fin 2009 un groupe paramilitaire autour de Copala en accompagnant des instituteurs qui devaient rouvrir l’école.La commune autonome avait sollicité l’appui d’organismes de défense des droits de l’homme et d’organisations civiles pour favoriser ce retour. C’est au lieu-dit La Sabana que l’attaque a eu lieu. La Sabana est un fief de l’Ubisort, « Union pour le bien-être social de la région triqui » – comme son nom ne l’indique pas, il s’agit d’un groupe paramilitaire.Depuis la déclaration d’autonomie, l’Ubisort a peu à peu grignoté le terrain autour de Copala en s’emparant par la force des hameaux dispersés qui faisaient partie de la municipalité autonome. Elle a ainsi, avec le soutien du gouvernement, encerclé le chef-lieu, qu’elle maintient depuis sous son feu. Les habitants risquent leur vie à tout bout de champ. Les hommes quand ils vont travailler leur milpa ; les femmes quand elles tentent de se ravitailler ; les enfants quand ils jouent dans les rues.Dix-neuf morts depuis le début de l’année. Beaucoup d’habitants ont fui ce climat de terreur. Dernièrement,un commando de l’Ubisort s’est emparé du palais municipal. Dans une sorte de « coup d’État », il s’est proclamé « nouvelle autorité » de Copala. Les gens ont finalement réussi à reprendre la mairie et à en chasser les intrus. La veille du départ de la caravane, le chef de l’Ubisort, Rufino Juárez, avait prévenu qu’il ne répondrait de rien.

Après l’attentat, le gouvernement d’Oaxaca a dû négocier avec lui pour récupérer les corps de Beatriz et Jyri. Le 29, c’est le directeur de la revue Contralinea qui a dû affréter un hélicoptère pour secourir deux de ses journalistes qui accompagnaient la caravane, David Cilia –blessé– et Érika Ramírez, réfugiés dans la montagne depuis deux jours. Côté forces de l’ordre, Rufino Juárez semble intouchable. On assiste à une montée en puissance des groupes paramilitaires. Il s’agit d’un élément incontournable de la guerre sociale dans le Mexique actuel. Ce sont des milices dévouées à des groupes de pouvoir bien implantés dans une région et liés entre eux par des intérêts communs. Toute une chaîne de complicité et d’impunité les lie à l’armée et à l’ensemble de l’appareil d’État. On les retrouve sur tous les fronts, en premier lieu au Chiapas, où ils mènent la vie dure aux communautés zapatistes, mais aussi dans le Guerrero, dans le Michoacán –à Ostula [3], où ils viennent d’enlever trois dirigeants indiens–, ou ici, à Oaxaca, dans la région triqui. Ils sont une institution officieuse. Le Mexique connaît deux guerres civiles. Une guerre spectaculaire, qui occupe le devant de la scène et le nord du pays, opposant l’armée et les cartels de la drogue pour le contrôle du territoire. Et une autre guerre plus sournoise, dont on parle peu,que la première a d’ailleurs pour but de cacher : c’est celle menée contre la population, indienne ou métisse, contre tous ceux qui ont gardé une forme de vie sociale leur permettant de résister aux entreprises destructrices du capital. La première a été voulue par le gouvernement : en titillant un nid de vipères, le président Calderón s’attendait à une réaction. Il sait bien que cette guerre est sans fin, mais il a besoin d’elle comme écran de fumée masquant la guerre sociale.

La bataille menée contre les cartels se présente comme l’inversion de la réalité, elle est visible quand la guerre réelle est cachée, elle est bruyante quand la guerre réelle se veut silencieuse… Pourtant elle fait partie de la réalité de la guerre sociale au Mexique,elle en est un élément clé : tactique de l’écran, de l’inversion,mais aussi banalisation de l’horreur. On pourrait la qualifier de stratégie du chaos. Il s’agit de prendre de vitesse les mouvements sociaux, de les isoler et d’empêcher, par les moyens les plus extrêmes, toute tentative de reconnaissance. Dès décembre 2007, le sous-commandant Marcos le pressentait : «  La guerre, comme la peur, a une odeur. Et là, on commence à respirer son odeur fétide sur nos terres. »

Articles publiés dans CQFD n° 78, mai 2010.


[1] Lire La Commune d’Oaxaca, Rue des cascades, 2008.

[2] Joani Hocquenghem, Le rendez-vous de Vicam, Rencontre des peuples indiens d’Amérique, Rue des cascades, 2008.

[3] Sur Ostula, lire Alèssi Dell’Umbria, Échos du Mexique indien et rebelle, Rue des cascades, 2010.





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