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CQFD N°012


K-O À CANNES

LES MAL CALCULÉS

Mis à jour le :15 mai 2004. Auteur : Marie Nennès.
DÉFERLENT SUR LA CROISETTE
On ne les calculait pas, sauf à la baisse ou par la porte. Les voilà hors compétition au festival de Cannes, entre smokings et CRS, à grouper leurs mauvaises manières et à imposer leur propre mode de calcul. Celui qui ne fait pas la différence entre intermittents et précaires, entre artistes vivants et artistes de la survie.

Une pièce exiguë de la Bourse du travail de Marseille : une quinzaine de personnes s’y entassent, fatiguées. Des intermittents du spectacle pour la plupart, mais aussi des chômeurs. L’heure n’est plus au débat de fond mais à la logistique. Bouffe, transports, logements, actions, les choses s’organisent peu à peu. Toutes les cinq minutes, un portable sonne et donne des nouvelles des autres collectifs, à Montpellier, Paris, Lyon, Bordeaux… Les infirmières de l’hôpital de Cannes sont en grève ? On ira leur filer un coup de main. Des Espagnols et des Italiens annoncent leur venue ? Tant mieux, ils vont nous aider à foutre le bordel dans les soirées paillettes et les dîners de producteurs. Dans moins d’une semaine, le Festival international du cinéma ouvrira sa 57e édition sous les caméras du monde entier, il s’agit d’être prêts. Ils ne font pas partie de la sélection officielle ? Qu’importe, ils vont s’inviter. K.-O. à Cannes !

L’idée est née au début de l’année dans différents collectifs d’intermittents : il faut faire quelque chose à Cannes, on ne peut pas continuer à se laisser médéfiser comme ça. Marre de la société du profit et du chacun pour soi. Laminage des retraites, de l’Éducation nationale, de l’assurance-chômage, cadeaux fiscaux pour les riches, lois tape-dur pour les pauvres : 2003 a été un vrai festival de boxe française. 2004 ne s’annonce guère mieux, malgré les miettes accordées aux chercheurs : réforme de la Sécu, privatisation d’EDF, « croissance » à la Sarkozy, amnistie des grosses fortunes qui grugent en exfiltrant leurs liasses… Et si on refusait ensemble ? Si on faisait de Cannes un festival international des luttes sociales ? Des contacts sont pris avec les chômeurs, SUD et CNT activent leurs réseaux. La fédération CGT du spectacle finit par se laisser convaincre : K.-O. à Cannes est né. « Les intermittents ont compris qu’ils étaient des précaires et pas une race à part, explique Daniel, un militant d’Agir contre le chômage (AC !). Au départ, ils étaient dans des revendications très catégorielles, ils tenaient à leur spécificité. Du coup, nos rapports étaient plutôt frileux, on se méfiait d’eux. Et puis ils ont compris qu’un intermittent et une caissière avaient les mêmes problèmes pour croûter, que la lutte des classes était toujours d’actualité. Qu’on le veuille ou non, on est tous des intermittents : de la société du spectacle et du salariat. » Fin octobre, pourtant, tous avaient le moral dans les chaussettes et les pieds dans la vase. Le mouvement des intermittents se délitait dans des assemblées générales de plus en plus clairsemées, les chômeurs voyaient approcher avec angoisse l’échéance du 31 décembre qui allait bouter plusieurs milliers d’entre eux hors des Assedic, leurs manifs n’attiraient que quelques poignées d’irréductibles. Mais ils n’ont pas lâché. « Je crois qu’il y a eu à ce moment-là une vraie fracture politique chez les intermittents, observe Marie-Pierre, habilleuse syndiquée CNT. La question du légalisme est devenue cruciale : jusqu’où pouvait-on aller ? Au final ne sont restés que les plus politisés, ceux qui pensaient qu’il fallait une nouvelle organisation des luttes : horizontale. Et qu’il fallait passer d’une logique de consommation à une logique de réappropriation de nos droits sociaux. L’exemple du contre-protocole élaboré par la coordination des intermittents et précaires d’Île-de-France est très important. Ils ne se sont pas contentés de demander l’abrogation, ils ont pris leur lutte en main. »

Les intermittents ont compris qu’ils étaient des précaires

Les chômeurs aussi qui, à quelques-uns, ont multiplié tout l’hiver les occupations d’Assedic, les réquisitions dans les supermarchés et les pratiques de gratuité dans les transports. Ce qui ne les a pas empêchés d’attaquer en justice la nouvelle convention Unedic. Et de gagner. « C’est vrai que la victoire des “recalculés” nous a filé la patate, admet Éric, d’AC ! Mais nous n’avons gagné que nos droits préalables. On veut plus ! » Plus, ça veut dire par exemple étendre à tous les précaires le régime des annexes 8 et 10 de l’assurance-chômage dont dépendent les intermittents. Donnedieu de Vabre, ex-blanchisseur d’argent frauduleux et nouveau ministre de la Culture, vient de proposer tout le contraire : réserver ces annexes aux seuls « véritables artistes ». Line Renaud, par exemple, est une véritable artiste. Alors que les mille cinq cents intermittents qui se font éjecter chaque mois de l’assurance-chômage depuis l’entrée en vigueur du nouveau protocole sont des artistes pour rire. Ou des imposteurs. Pas même reconnaissants pour l’aumône de trois euros par jour et par tête royalement accordée pour solde de tout compte. « Si on compare au milliard et demi donné aux restaurateurs, c’est une véritable humiliation », fulmine Manu, de la CGT-spectacle. Les gueux sont donc condamnés à être « créatifs » dans les semaines qui viennent. S’ils peuvent compter sur le soutien de plusieurs réalisateurs au sein même du festival, sept compagnies supplémentaires de CRS avaient déjà été mobilisées une semaine avant l’ouverture du bal, pour les accueillir en bas des marches et s’assurer qu’ils y restent. « S’il ne leur reste que la violence, ils ont déjà perdu », sourit Manu.

Publié dans CQFD N°12, mai 2004.






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> LES MAL CALCULÉS
ADELMANT | 16 novembre 2004 |
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