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CQFD N°081


CAMÉRAS DES VILLES , CAMÉRAS DES CHAMPS

PEUR SUR LE BOURG

Mis à jour le :13 octobre 2010. Auteur : Gilles Lucas.

La France a peur ! Y compris dans certains bourgs ne dépassant pas les 1 700 âmes qui ont fait le choix de la technologie sécuritaire pour rassurer les braves gens. CQFD a rencontré le maire d’un de ces villages, bien décidé à relever, chez lui, le défi de la guerre contre la délinquance.

HAVRE DE PAIX, cette petite commune gardoise nommée Vers-Pont-du-Gard, posée au milieu des vignes à côté de l’historique pont éponyme ? Bien au contraire ! À la nuit tombée, des voitures circulent dans le village, des jeunes se retrouvent sur la place de l’ancien marché alors même qu’ordinateurs et télévisions ne sont pas en panne. On apprend que le stade a subi des dégradations : grilles déplacées, bancs abîmés et buvette vandalisée alors qu’il n’y avait pas de rencontre sportive. Des panneaux de circulation ont été renversés par quelques supposés délinquants qui ne seraient autres que des chasseurs rentrés bredouilles. Les villages français avaient connu, après le 11-septembre, les joies du plan Vigipirate avec mise en place de barrières-Vauban devant les écoles et les mairies. Las, le temps a passé et c’est contre les « trublions » des désertiques villages-musées que les autorités se retournent afin de protéger les populations des terribles menaces qui pèsent sur elles.

Alors, puisqu’on en parle partout, que les médias s’en repaissent, que ça excite les Sarkozy, les hiérarques de la maison poulaga et les industriels de la sécurité et que la préfecture le conseille avec insistance, le remède s’impose d’évidence : la municipalité a décidé d’installer un système de vidéosurveillance. Plus exactement de « vidéoprotection », expression que Monsieur le Maire reprend complaisamment, en parfaite harmonie avec l’acrobatie sémantique des rédacteurs de la loi Loppsi 2 [1]. « Les caméras seront orientées de manière à ne pas pouvoir filmer les entrées des maisons », s’empresse de préciser Marc Poulon, le premier magistrat. Il poursuit : « Je ne sais pas si on va régler le problème de la délinquance. On va le déplacer ailleurs… » Puis, comme à regret : « J’ai l’impression que l’on revient au Moyen Âge en créant des forteresses partout. Les caméras sont des forteresses symboliques… » Il se reprend : « Trop de libertés est la mère des débordements. Les parents n’éduquent pas leurs enfants… » Avant de se désoler : « Avec le temps, on a l’impression que l’on ne peut plus rien faire… Il y a toujours eu des bagarres dans les fêtes de village ! Nos anciens sont prolixes pour raconter ces bousculades. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui voudraient que l’on supprime ces fêtes… » Et d’ajouter, pensif : « Il ne faut pas oublier qu’on a tous fait des conneries quand on était jeunes. Il faut bien que conneries se fassent, quand même ! » Si la municipalité met une salle à la disposition des associations locales, le village ne dispose ni de centre de loisirs ni de logements sociaux. Quant à fournir aux jeunes un lieu pour se retrouver ? « Si on les laisse seuls, ça va être intenable. Il faudrait un éducateur. On n’a pas les moyens de le payer. Et puis, il est sûr que les voisins viendraient rapidement à se plaindre du bruit… » Pas d’argent donc pour les jeunes.

En revanche, pour l’installation de la vidéosurveillance, l’État peut, en piochant dans le Fonds Interministériel de prévention de la délinquance, accorder des subventions couvrant jusqu’à 80% du montant total pour les petites communes. [2]. « C’est la volonté politique de l’État… et de Sarkozy », continue Marc Poulon. Et ce sont les gendarmes qui se font les VRP de proximité de ces dispositifs en affirmant « qu’ils font baisser de 30 % les actes de délinquance », au moment même où le gouvernement britannique, référence en la matière, se propose de réduire massivement ces systèmes et où un rapport de la cour des comptes de Rhône-Alpes affirme « qu’il est pour le moins hasardeux de faire un lien entre la vidéosurveillance et la baisse de la délinquance. » [3]

Mais qu’importe ! Les tergiversations morales de Monsieur le Maire sont de pure forme car son choix est fait au nom de son devoir qui est « de protéger la vie des gens… », laquelle risque d’être mise en péril par quelques dégradations de mobiliers urbains ou les retrouvailles nocturnes de jeunes sauvageons. « Je suis obligé de suivre la demande générale… Il faut que j’aille dans ce sens… », semble gémir M. Poulon. Soumission à l’air du temps orchestré par les pouvoirs en guerre permanente contre ce qu’ils ne maîtrisent pas, plutôt ! Et le maire de Vers-Pont-du-Gard de prédire que « de toute façon, ceux qui veulent se livrer à des dégradations pourront toujours se mettre des cagoules et masquer leurs plaques d’immatriculation… »

En attendant le retour des Grandes Compagnies qui mirent le pays à feu et à sang au XV e siècle, le maire reconnaît qu’« il fait quand même bon vivre » dans son village. Un « bon vivre » confirmé par la présence-panique des caméras…


[1] Loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure.

[2] En 2010, cette aide a été multipliée par trois par rapport à 2009.

[3] « L’impact de la vidéosurveillance sur la délinquance constatée par la police nationale à Lyon est de l’ordre de 1 % », selon Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS.





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