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CQFD N°081


LA FRANCE A PEUR

TIRS A BALLES VIRTUELLES

Mis à jour le :10 octobre 2010. Auteur : Gilles Lucas.

« Tout le monde sait très bien que l’insécurité augmente, il n’y a qu’à écouter la radio et regarder la télé… » fait partie du langage commun. Après les voitures brûlées, voici le temps des armes à feu dans les quartiers. Mensonges, intox et guerres d’intérêts entre les clans au pouvoir.

MOI, JE VOUS LE DIS ! Dans les cités, ils ont des armes, des “kalachs”, des gros calibres. Ils ont des gre nades et même des lance- roquettes… ». Il parle haut et fort, dans ce train qui file vers Béziers, ce type coincé dans sa banquette et dont les chairs fermes débordent des accoudoirs. L’animal est taillé en V. En V comme victoire ? Non, en V comme vache. C’est un flic : un flic en tee-shirt et en balade qui va rejoindre sa petite femme. Il reprend son souffle. Son regard tournant s’arrête sur son voisin qui lui lâche en pleine face : « Je n’en crois pas un mot ! » Silence et pâleur du molosse…

« Armes en banlieue », « Trafic d’armes dans les cités »… C’est à qui des journaux, télé et radio, réussira à se faire la meilleure place sur le marché de l’info [1]. En 2002 et 2003, ils avaient salivé devant les déclarations des Cheney et autres Colin Powell sur les « armes de destruction massive », afin de justifier l’intervention en Irak. Toutes proportions gardées,les médias, ici, rejouent,à propos des banlieues et « des violences urbaines », le même scénario. Pendant tout l’été, les tirs contre la police dans les banlieues ont détoné, dans les médias,à une fréquence exponentielle. Jusqu’à devenir une rubrique en tant que telle composée d’amalgames extravagants et confus. Dans sa livraison du 6 août, Le Parisien informe la populace : sous l’intertitre « armes de 22 long rifle », l’article ne parle que d’une misérable éventuelle petite arme dont les projectiles n’ont fait aucun blessé… pour poursuivre par un conditionnel employé par le très droitier et médiatique syndicat Alliance qui prétend que « le véhicule de police aurait été impacté deux fois… » Dans le même papier, le journaleux poursuit : à Villiers-le-Bel, des Uteq (Unités territoriales de quartier) en train de faire un contrôle, encore et toujours, prétendent avoir eu affaire à une quinzaine d’individus armés. De nouveau, Alliance affirme que les bleus ont essuyé des coups de feu et qu’ils ont riposté à coups de flash-ball, encore et toujours, sans qu’il n’y ait de blessés ni d’un côté, ni de l’autre… ! Quant aux impacts de plombs relevés sur le domicile d’un policier habitant à Villefontaine dans l’Isère, peu importe les précisions du procureur de la République, « aucun élément ne permet de faire de lien avec les évènements récents survenus à Grenoble […] et le fonctionnaire de police concerné ne travaille pas sur le département de l’Isère… », la chose est dite : la flicaille est prête pour la guerre au nom de la légitime défense, pendant qu’idéologues et industriels de la sécurité se frottent les mains.

En 2006, quelques médias s’étaient vaguement interrogés sur le fait que la publication sensationnaliste des « incidents dans les quartiers sensibles » risquerait d’alimenter « le téléthon des casseurs. » De fait, la surexposition actuelle des tirs réels et supposés contre la police ne poursuit-elle pas l’objectif d’une très bénéfique émulation ? « Le retour de l’image de l’arme est le signe d’un travail en profondeur de certains clans d’idéologues sécuritaires dans les médias, analyse pour CQFD Mathieu Rigouste, auteur de L’ennemi intérieur [2]. Leurs buts : faire investir dans les matériels et techniques de sécurité et marchander leurs “expertises” auprès de certaines fractions de la bourgeoisie. La médiatisation mystifiée du casseur-tireur offre une vitrine à ce marché que le bloc de pouvoir doit quand même manier avec prudence : la stratégie de la tension provoquée dans les quartiers par les polices de harcèlement et de traque (BAC, Uteq), comporte de nombreux risques de débordements comme en 2005 où les forces de police ont été plus d’une fois mises à mal. Aujourd’hui, on pourrait dire que, chez les producteurs du contrôle et de la discipline sociale, deux tendances s’affrontent, tout en fonctionnant ensemble : des provocateurs militaristes qui veulent aller à l’affrontement et des technocrates qui tentent de manipuler la déstabilisation pour tirer profit de la répression ». Moment de ce conflit entre fractions au pouvoir mené sur le dos des « quartiers sensibles », un rapport, présenté à l’Assemblée nationale le 22 juin 2010 par les députés Claude Bodin (UMP) et Bruno Le Roux (PS), précise : « M. Hervé Niel, sous-directeur des services territoriaux du ministère de l’Intérieur, a indiqué [qu’] on ne pouvait accréditer l’idée d’une augmentation de l’usage des armes à feu. D’après ses informations, les services sur place s’aperçoivent que les armes dont on signale la circulation en banlieue sont souvent les mêmes. »

Que les pandores puissent, et notamment dans les quartiers pauvres, recevoir quelques coups d’escopettes ne ressort pas d’une nouveauté extraordinaire.Que des habitants de ces quartiers puissent posséder des armes,tout comme la masse des chasseurs et autres collectionneurs [3], n’est pas une information effarante, sauf si ce qui est gravement inquiétant chez les premiers ne l’est pas chez les seconds. Mais où sont, lors des émeutes et autres guet-apens antiflics, les gros calibres et autres « kalachs » dont parlent à l’envi marchands d’infos et syndicalistes policiers, tous zélés citoyens de ce pays, troisième vendeur d’armes au monde ? Dans les mains de certains « délinquants » [4] toujours en compétition entre eux et avec des flics de plus en plus surarmés. Quant aux fréquents coups de feu tirés depuis des gros calibres dans les banlieues, il s’agit bien plutôt des tirs de flash-ball dont la prétendue « létalité atténuée » permet un usage sans réserve…


[1] Fantasme médiatique récurrent, le thème des armes en banlieue a fait l’objet d’un célèbre reportage bidonné dans les années 90 (acteurs, arsenal factice) et, plus récemment, on peut recenser les propos de l’expert en criminologie toutes chaînes confondues, Xavier Raufer : « Quand on a mal regardé leur petite sœur, ils sont capables d’aller chercher un fusil d’assaut » ou encore ceux de la journaliste police de TF1, Michèle Fines, dans le JT du 19 juin dernier : « On ne compte plus les morts. »

[2] Éditions La Découverte, 2009.

[3] Mis en place en septembre 2004, le fichier Agrippa a recensé plus de 3 millions d’armes : deux tiers déclarées et le dernier tiers soumises à autorisation. L’Observatoire des transferts d’armement avance le chiffre de 20 millions d’armes en France, évaluation prenant en compte les armes de collectionneurs, celles non déclarées et les illégales

[4] « Selon l’exposé de M. Hervé Niel, les services de police observent que les armes sont souvent mises à la disposition d’un groupe. Les délinquants acteurs d’un trafic font volontiers savoir qu’ils possèdent des armes – ce qui n’est pas nécessairement vérifié – et exhibent celles qui se trouvent en leur possession, ce qui renforce l’impression d’une multiplication des armes circulant dans les quartiers sensibles. » Rapport d’information n°2642 auprès de l’Assemblée Nationale – 22 juin 2010.





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